En Nouvelle-Calédonie, Mai 68 est à la source de la revendication Kanak

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Mai 68 a joué un rôle déterminant dans la revendication indépendantiste en Nouvelle-Calédonie, en ouvrant l’esprit des premiers étudiants kanak à la politique et à la remise en cause de l’ordre établi.

« C’est en France qu’on a pris conscience de la situation coloniale. J’ai grandi en brousse (campagne, ndlr), mes parents acceptaient sans rien dire le paternalisme des colons », raconte Elie Poigoune, fondateur en 1974 de l’un des premiers mouvements identitaires kanak, le « Groupe 1878 ». « Quand je suis rentré je me suis dit que nous aussi on devait bouger, passer à l’action », témoigne-t-il. Etudiant en mathématiques à Montpellier, il fait partie en 1968 de la poignée de premiers bacheliers kanak de cet archipel où Caldoches (Européens) et Mélanésiens vivent séparés, à l’aune des codes hérités de la colonisation.

« J’ai découvert le monde européen en France, j’ai vu qu’on pouvait bien vivre ensemble. Je me suis senti ‘homme’ », se souvient Elie Poigoune, aujourd’hui président la Ligue des droits de l’Homme-NC et figure respectée des milieux intellectuels calédoniens. En 1968, il participe aux débats dans les amphis, fait grève, et monte régulièrement manifester à Paris où il côtoie des jeunes aux origines multiples, Africains ou Asiatiques.

Elie Poigoune ©Calédonie Ensemble

Elie Poigoune ©Calédonie Ensemble

A Paris, Nidoish Naisseline (1948-2015), pionnier emblématique du « Réveil kanak », est lui étudiant en sociologie. Le jeune homme, fils de grand chef kanak gaulliste, est immédiatement séduit par cette révolution estudiantine, qui remet en cause les schémas dominants. « Ce qui m’a le plus intéressé dans le mouvement de 1968 en France, c’est la critique du modèle occidental. Les repères et les références étaient ailleurs », raconte-t-il dans un livre d’entretiens paru en 2016 « Nidoish Naisseline de cœur à cœur » (Editions Au vent des îles). « J’ai eu la sensation d’assister à l’émergence d’un mouvement de la société, d’une libération de la parole et de nouvelles utopies », poursuit-il. A son retour à Nouméa en 1969, Nidoish Naisseline créera avec d’autres étudiants kanak et européens le mouvement des Foulards Rouges, point de départ de la revendication culturelle autochtone, qui évoluera quelques années plus tard en lutte pour l’indépendance.

Coup de matraque

L’un de ses premiers faits d’armes fut la distribution de tracts en langue vernaculaire pour dénoncer la discrimination raciale après qu’un restaurateur d’un quartier chic de Nouméa eût refusé de servir un de ses camarades. Nidoish Naisseline sera condamné à une peine de prison, comme l’étaient presque systématiquement à l’époque les contestataires, auteurs d’actions ou de manifestations anticoloniale.

Nidoish Naisseline, au centre ©

Nidoish Naisseline, au centre ©ANC / Fonds photographique « La France Australe »

Tel fut aussi le cas de Jean-Paul Caillard, médecin issu d’une famille caldoche, plusieurs fois emprisonné à Nouméa après être revenu de ses études converti au « gauchisme » à l’occasion de Mai 68. « Je n’étais pas du tout politisé, je faisais mes études et j’habitais boulevard St Germain. Un soir de mai 68, alors que j’allais chez des amis et qu’il y avait des barricades et des manifestations, j’ai reçu un coup de matraque, qui m’a ouvert le crâne et l’esprit », relate avec humour le septuagénaire. Le lendemain, Jean-Paul Caillard, visage ensanglanté, fait la une de L’Express, tandis qu’il se radicalise, prend part à l’occupation de la Sorbonne et devient un compagnon de Nidoish Naisseline.

Les événements des années 1980 ont abouti à l'Accord de Matignon, premier pas du processus de décolonisation et d'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie. Ci-dessus, la célèbre poignée de main entre l'indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et le loyaliste Jacques Lafleur en 1986 ©DR

Les événements des années 1980 ont abouti à l’Accord de Matignon, premier pas du processus de décolonisation et d’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie. Ci-dessus, la célèbre poignée de main entre l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et le loyaliste Jacques Lafleur en 1986 ©DR

« Je suis persuadé que c’est mai 68 qui a déclenché tous ces mouvements de revendication parce que nous étions les premiers kanak à aller faire des études en France », estime Elie Poigoune. A la veille du référendum sur l’indépendance prévu le 4 novembre 2018, celui qui fut un indépendantiste radical considère aujourd’hui que la Nouvelle-Calédonie « a besoin d’un grand Etat démocratique, d’un grand frère comme la France pour l’accompagner ». « Des progrès extraordinaires ont été réalisés pour nous rendre notre dignité et pour le partage des richesses, des connaissances et des pouvoirs dans notre pays », déclare-t-il. Après plusieurs années d’affrontements violents au milieu des années 1980, indépendantistes kanak et loyalistes européens se sont entendus en 1988 sur un processus de réconciliation basé sur la décolonisation et l’autodétermination.

Avec AFP.

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