Brexit: « Le commencement de la fin pour une certaine Europe ? » Wilfrid Bertile

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Le vote des Britanniques en faveur de la sortie de leur pays de l’Union européenne jette une lumière crue sur ce que celle-ci est devenue. Elle ne pourra pas perdurer sans de profondes transformations, mais on peut douter que celles-ci puissent être mises en œuvre.

Le Royaume-Uni a rejoint en 1973 une Communauté Economique Européenne dynamisée par les « Trente Glorieuses ». Mais, outre la mondialisation, se produisent à partir des années 1980, la financiarisation de l’économie, le basculement du monde en faveur des pays émergents, une plus grande intégration de la CEE qui devient l’Union européenne : la donne a changé.

Autant le Royaume-Uni a profité du grand marché intérieur européen et de la globalisation financière (City), autant il souhaite recouvrer sa souveraineté nationale : que 70% des textes votés par le Parlement de Westminster ne soient plus seulement la transposition directives de la Commission Européenne; que le Royaume-Uni occupe un siège à l’Organisation Mondiale du Commerce ; qu’il puisse organiser ses propres partenariats avec la Chine, l’Inde et autres pays émergents sans passer par le filtre de Bruxelles ; qu’il puisse renouer des liens privilégiés avec les pays du Commonwealth ; qu’il puisse contrôler l’immigration qui provient pour moitié de l’Europe de l’Est, sur laquelle il n’a aucune prise en vertu de la libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne. Sans oublier les contraintes de la politique agricole commune, de la politique communautaire de la pêche et la contribution britannique de 11 milliards de livres au budget communautaire.

©AP Photo/Geert Vanden Wijngaert

©AP Photo/Geert Vanden Wijngaert

On comprend dans ces conditions que le Royaume-Uni veuille mettre le cap sur le « grand large ». Ceux qui n’ont qu’une conception mercantile de la construction européenne veulent donner du temps au temps et utiliser les deux ans, renouvelables, prévus par les textes, pour organiser la sortie du Royaume-Uni tout en maintenant des liens commerciaux privilégiés. C’est le cas, notamment, des Allemands. Ceux qui ont une vision plus politique de l’Europe, comme la France, veulent au contraire une séparation rapide et « sèche » pour éviter la contagion. C’est sans doute les premiers qui l’emporteront compte tenu de la puissance des intérêts économiques et financiers et des précédents historiques. Par le passé, de grandes puissances ont imposé leur volonté à l’Europe, aussi bien pour le non-paiement des réparations de guerre par l’Allemagne en 1953, pour une politique agricole commune plus favorable aux Français sous de Gaulle en 1966 (« politique de la chaise vide »), pour une contribution minorée du Royaume-Uni au budget européen sous Mme Thatcher (« I want my money back ») que pour laisser filer la dette allemande au début des années 2000.

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C’est cette Europe des financiers et des marchands que les peuples rejettent, au Royaume-Uni, en Grèce, en Italie, en Espagne, en France (référendum de 2005)…A juste titre, car cette Europe-là met tout le monde en concurrence avec tout le monde : elle pousse à recruter des travailleurs dans les pays au moins-disant social ; à planquer ses capitaux et ses bénéfices dans les pays au moins-disant fiscal. La fraude fiscale, à laquelle elle ne s’en prend pas vraiment, coûte 2000 milliards par an aux pays de l’Union européenne. Toutes les études le montrent : les inégalités sociales s’accroissent, les riches sont de plus en plus riches tandis que de plus en plus de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté et que, sous l’injonction de Bruxelles, la précarité est institutionnalisée (lois travail). Avec la complicité des gouvernements, la Commission Européenne pratique une sorte de lutte des classes à l’envers. Les peuples n’en veulent plus ainsi qu’en témoigne la montée des populismes ou des mouvements de contestation en Europe (Mouvement 5 étoiles en Italie, Syriza, Podemos, Nuit debout…).

Mouvement Nuit Debout, à Paris, Place de la République ©Numerama.com

Mouvement Nuit Debout, à Paris, Place de la République ©Numerama.com

Mélenchon comme Sarkozy demandent la négociation de nouveaux traités. L’Union européenne peut-elle se réformer ? On peut en douter. Aller vers une Europe plus sociale ? Elle a inscrit dans ses traités l’harmonisation fiscale et sociale et pratique tout le contraire. Aller vers une Europe plus démocratique ? La technocratie européenne surpayée qui impose l’austérité aux pays ne tient aucun compte de l’avis des peuples souverains : on veut faire « revoter » au Royaume-Uni, c’est-à-dire faire rejouer le match jusqu’à ce qu’on remporte la victoire. Aller vers plus d’intégration politique, vers un fédéralisme européen ? La supranationalité, c’est l’écrasement de l’histoire des peuples et le Brexit montre que ceux-ci tiennent à leur identité. Il est difficile de faire marcher 27 pays « ensemble et d’un même pas ».

L’homme a besoin de bonheur, de liberté, de sécurité et se refuse à n’être qu’une variable d’ajustement d’une économie globalisée et financiarisée. Pour n’en n’avoir pas suffisamment tenu compte, la construction néolibérale de l’Europe aura de la peine à résister au séisme du Brexit.

©IPR

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Wilfrid Bertile, ancien maire de Saint-Philippe (1971-1989), ancien député de la Réunion (1981-1986), Professeur agrégé des facultés, ancien Secretaire General de la COI (2001-2004).

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