Avec les Territoriales, 2018 sera une année électorale en Polynésie française

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©Outremers360

Si 2017 fut une année hautement électorale sur le plan national, 2018 le sera tout autant pour la Polynésie qui va renouveler son Assemblée territoriale en mai prochain. Entre l’accession au pouvoir d’un nouveau Président de la République, le lancement des Assises des Outre-mer, l’Accord de l’Elysée, l’arrivée de nouvelles compagnies aériennes, la relance économique et les prochaines élections territoriales qui mobilisent davantage que les élections nationales, Outremers360 fait le point sur l’année écoulée en Polynésie, avec Antoine Samoyeau, Rédacteur en Chef de Radio 1 Tahiti.

Outremers360 : Comment s’est déroulée l’élection présidentielle en Polynésie ? Quelles ont été les conséquences sur l’échiquier politique polynésien ? Les électeurs se sont-ils mobilisés ?

Antoine Samoyeau : Du fait de l’éloignement avec la métropole et du statut d’autonomie, l’élection du Président de la République n’est pas un enjeu politique de premier plan en Polynésie française. Les thèmes de campagne abordés par les candidats, au niveau national, portent la plupart du temps sur des compétences qui ne relèvent pas de l’Etat, mais qui sont détenues par la collectivité. Le résultat de l’élection n’a donc aucun impact sur la plupart de ces thématiques (fiscalité, santé, travail, logement, éducation, etc…), quand celles-ci ne sont pas complètement hors sujet pour les Polynésiens (immigration, sécurité). Sans surprise et comme au niveau national, la mobilisation a atteint un niveau historiquement faible cette année : passant de 49% de participation au premier tour en 2012 à 39% en 2017.

L’élection présidentielle revêt donc des enjeux bien plus locaux en Polynésie. Elle marque désormais le premier acte d’un cycle de trois élections en moins d’un an : présidentielle, législatives et territoriales. L’élection présidentielle est donc devenue, en quelque sorte, la rampe de lancement des partis politiques locaux pour ce triptyque électoral capital.

Les trois leaders des principaux partis politiques polynésiens : Gaston Flosse (autonomiste), Oscar Temaru (indépendantiste) et Edouard Fritch (autonomiste) ©Gregory Boissy (AFP) / Outremers360 / Vaite Urarii Pambrun (Radio 1 Tahiti)

Les trois leaders des principaux partis politiques polynésiens : Gaston Flosse (autonomiste), Oscar Temaru (indépendantiste) et Edouard Fritch (autonomiste) ©Gregory Boissy (AFP) / Outremers360 / Vaite Urarii Pambrun (Radio 1 Tahiti)

Mais cette année, la présidentielle a surtout été l’occasion du premier affrontement au suffrage universel direct entre les deux clans autonomistes nés de la séparation en 2015 entre l’ancien président, Gaston Flosse, et l’actuel, Edouard Fritch. Le clan indépendantiste, mené par Oscar Temaru, est apparu davantage en reconquête de son électorat après sa défaite aux territoriales de 2013. En froid avec son ancien allié socialiste, ce dernier s’est d’ailleurs habilement offert un formidable porte-voix, national et local, en faisant campagne pour une investiture du leader indépendantiste à la présidentielle, avant d’appeler à l’abstention lors de l’élection.

De leurs côtés, le Tahoeraa de Gaston Flosse et le Tapura d’Edouard Fritch se sont choisis des candidats nationaux, comme on se choisirait un « champion » pour un match à distance. Le Tahoeraa a d’abord échoué à récupérer le chiraquien Alain Juppé, et n’a pas hésité à opérer un revirement politique en soutenant l’ancien ennemi Nicolas Sarkozy, puis à opérer un revirement idéologique en soutenant Marine Le Pen dès le premier tour. De son côté, le Tapura a d’abord misé sur Alain Juppé pour les primaires, avant d’être contraint de se rabattre sur François Fillon au premier tour, et enfin sur Emmanuel Macron au second tour.

Résultat, c’est le Tapura qui l’a emporté lors des primaires de la droite (Alain Juppé, soutenu par le Tapura d’Edouard Fritch est arrivé en tête en Polynésie), et lors du premier tour et lors du second tour de la présidentielle. Le parti d’Edouard Fritch a démontré sa domination sur l’échiquier politique local. De son côté, le Tahoeraa a perdu le premier acte, mais il a prouvé qu’il pouvait encore mobiliser une partie importante de l’électorat autonomiste, même avec le choix aussi clivant d’un appel à voter Front national.

Les législatives ont eu pour conséquence la victoire inattendue d’un indépendantiste dans la 3ème circonscription : est-ce un bon signe pour le parti indépendantiste après les défaites de 2012 et 2013 ?

L’élection du député indépendantiste Moetai Brotherson est historique pour le Tavini. Le parti n’avait jamais fait élire de député à l’Assemblée nationale depuis sa création en 1977. Mais cette « victoire » ne doit pas occulter la perte de voix du parti indépendantiste sur l’ensemble de la Polynésie entre 2012 (20 350 voix au premier tour des législatives) et 2017 (17 696 voix), alors même qu’il y a eu globalement davantage de suffrages exprimés aux législatives cette année.

Moetai Brotherson a créé la surprise dans la 3ème circonscription polynésienne, lors des Législatives de juin 2017 ©Gregory Boissy - AFP

Moetai Brotherson a créé la surprise dans la 3ème circonscription polynésienne, lors des Législatives de juin 2017 ©Gregory Boissy – AFP

On peut relever trois explications à l’élection de Moetai Brotherson. Premièrement, elle s’est jouée dans la circonscription la plus favorable au parti indépendantiste. Deuxièmement, Moetai Brotherson a bénéficié de la division des voix autonomistes entre le Tahoeraa et le Tapura. Et troisièmement, la personnalité et le profil des candidats en lice ont été au moins aussi déterminants que leur appartenance politique. Sur ce dernier point, en effet, le candidat autonomiste arrivé au second tour, Patrick Howell, était loin d’être un poids lourd électoral de son parti et incarnait une génération politique très « old school ». En face de lui, le candidat indépendantiste, Moetai Brotherson, s’est avéré être un candidat plus dynamique et moderne, dépoussiérant un discours indépendantiste parfaitement assumé et incarnant le renouvellement de la classe politique.

Davantage qu’un rebond électoral, cette victoire du candidat Tavini à une élection législative peut donc s’analyser comme une expérimentation très réussie du renouvellement des élites du parti indépendantiste. En s’essayant à la prospective politique, on pourrait même y voir l’émergence d’un futur candidat au leadership du camp indépendantiste. Mais ça, il est encore beaucoup trop tôt pour l’affirmer.

Comment se sont déroulées les assises des Outre-mer en Polynésie ? La population s’est-elle déplacée ?

Si l’organisation des assises des Outre-mer est sûrement partie d’une très bonne intention, elle est arrivée assez maladroitement dans le calendrier des relations Etat-Pays en Polynésie. En effet, les tous derniers mois du quinquennat Hollande ont été consacrés à la négociation, à l’élaboration et à la signature de « l’Accord de l’Elysée » annoncé par le Président de la République début 2016. L’Etat et le Pays ont donc passé plusieurs mois à définir l’ensemble des engagements financiers, sociaux, culturels et environnementaux pour les prochaines années entre le gouvernement central et celui de la collectivité. L’organisation d’assises des Outre-mer en Polynésie juste après cette séquence, et visiblement avec la même finalité, est donc venue compliquer l’avenir de l’accord travaillé pendant plus d’un an entre Paris et Papeete.

Un compromis s’est dégagé de cette situation. Emmanuel Macron a garanti à Edouard Fritch la mise en oeuvre de l’Accord de l’Elysée. Et en Polynésie française les réunions publiques des assises des Outre-mer ont été l’occasion d’expliquer le contenu de cet Accord à la population polynésienne. Selon Edouard Fritch, la déclinaison polynésienne du futur « Livre bleu Outre-mer », issu des assises, sera l’opportunité d’intégrer les mesures négociées pour l’Accord de l’Elysée.

Toute cette situation n’a évidemment pas contribué à faciliter la compréhension de la démarche des assises en Polynésie. L’Etat s’est néanmoins dit satisfait, notamment par la fréquentation du site Internet consacré aux assises des Outre-mer en Polynésie. Mais les réunions publiques organisées dans les communes de Tahiti et des îles n’ont pas vraiment donné l’impression d’une forte mobilisation.

Comment se porte aujourd’hui l’économie polynésienne au lendemain de la longue période d’instabilité politique en Polynésie ? Est-ce que le gouvernement actuel réussit à convaincre la population d’une reprise de l’économie ?

De nombreux indicateurs économiques sont effectivement orientés favorablement depuis la fin de l’instabilité politique. Les chiffres du tourisme progressent durablement depuis 2010. La courbe de l’emploi est en hausse constante depuis 2014. Les estimations de la croissance économique sont positives et en hausse depuis 2014. La note économique de la Polynésie par les agences Standard & Poor’s et Moody’s a été relevée à trois reprises depuis 2013… Pour autant, les derniers résultats d’une enquête sur le budget des ménages montrent de très fortes disparités au sein de la population. Un chiffre marquant a notamment animé le débat politique en cette fin d’année. Aux îles du Vent, qui représentent les trois-quart de la population polynésienne, 55% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté selon les critères retenus en France métropolitaine.

En Polynésie, 55% de la population vit sous le seuil de pauvreté ©Tahiti-infos

Dans le principal archipel polynésien, 55% de la population vit sous le seuil de pauvreté ©Tahiti-infos

A la veille des élections territoriales, le sujet de la « reprise économique » a donc fait l’objet de discussions régulières et animées à l’assemblée. Le gouvernement s’est appuyé sur les bons chiffres des indicateurs économiques pour défendre son bilan. L’opposition l’a accusé de se voiler la face devant une situation sociale encore trop difficile.

Les thèmes de l’emploi et de la lutte contre la précarité et la misère vont, semble-t-il, largement animer la campagne des prochaines territoriales. Dans ses vœux aux Polynésiens, en fin d’année, le président du Pays, Edouard Fritch, a d’ailleurs estimé qu’il fallait « changer de méthode » pour « accompagner les plus démunis et tenter de soulager leur fardeau », estimant que le financement actuel de la solidarité « ne suffi(sait) pas à ramener plus d’équité et plus de justice dans notre société ».

En 2018 auront lieu les élections territoriales en Polynésie, élections majeures pour la collectivité. Comment s’annoncent-elles ? Edouard Fritch va-t-il réussir à renforcer son pouvoir ? Quelles sont les chances pour Gaston Flosse, inéligible, de concourir à ces élections ? Qui pour le remplacer s’il n’y parvient pas ? Les indépendantistes pourront-ils surfer sur leur victoire aux Législatives ? Qu’en est-il des petits partis : ont-ils une chance d’exister face aux trois mastodontes qui dominent la vie politique en Polynésie ?

Il est évidemment bien prématuré de faire des pronostics sur les élections territoriales de 2018. On peut néanmoins tirer le bilan des élections présidentielles et législatives de l’année passée pour se représenter l’état des forces politiques en présence. Avec ses victoires à la présidentielle et aux législatives, le Tapura d’Edouard Fritch apparaît évidemment en position de force. Sa stratégie repose sur un maillage local fort, avec le soutien d’une très grande partie des maires de Polynésie française. On connaîtra bientôt la composition de la liste des candidats du Tapura pour les élections territoriales et elle devrait faire la part belle aux élus locaux.

Le Tahoeraa de Gaston Flosse a aujourd’hui la position du principal, voir du seul réel, outsider autonomiste. Dans l’opposition, il peut critiquer l’action gouvernementale tout en travaillant à refonder ses fédérations locales dont les anciens cadres ont rejoint le Tapura. Un doute subsiste toujours sur la capacité du leader du parti, Gaston Flosse, à être éligible au moment des territoriales. Le débat juridique sera bientôt tranché par le tribunal de première instance, puis la Cour de cassation. Mais qu’il puisse se présenter ou non, Gaston Flosse sera de toutes les façons le leader de la liste du Tahoeraa et fera campagne à sa tête, comme il dirige aujourd’hui le groupe Tahoeraa sans être élu à l’assemblée. L’organigramme du parti voudrait que la présidente déléguée, Teura Iriti, dirige la liste en cas d’inéligibilité de son président. Mais les choses ont encore bien le temps d’évoluer.

En mai 2018, les électeurs Polynésiens vont renouveler leur assemblée territoriale ©Tahiti-Infos

En mai 2018, les électeurs Polynésiens vont renouveler leur assemblée territoriale ©Tahiti-Infos

Le clan indépendantiste, même s’il ne l’a toujours pas clairement exprimé, semble avoir renoncé à l’idée de refonder sa coalition d’union de partis politiques de gauche créée en 2004 pour se resserrer définitivement autour du seul Tavini. Difficile de connaître le niveau actuel du parti d’Oscar Temaru, mais le résultat global des législatives l’a placé derrière le Tapura et le Tahoeraa.

Pour ce qui concerne les autres paris. L’actuel président de l’assemblée, Marcel Tuihani, a démissionné cette année de son poste de numéro deux du Tahoeraa pour annoncer sa propre liste aux territoriales. L’ex-cadre du parti indépendantiste et leader du Tau Hotu Rau, Tauhiti Nena, souhaite également se lancer dans la course. La branche locale d’En Marche Polynésie a annoncé sa volonté de présenter une liste. Et le quatrième homme des territoriales de 2013, Teiva Manutahi, a annoncé son retour en politique à quelques mois des élections. Mais même s’ils réussissaient à s’entendre entre eux, tous ces petits groupes auront beaucoup de difficultés à exister face aux trois « TH » : Tapura huiraatira, Tahoeraa huiraatira et Tavini huiraatira. Le mode de scrutin à deux tours des territoriales n’a aucune pitié pour les petites formations.

2017 en Polynésie : année de la desserte aérienne :

Outremers360 : French Blue, United, Norwegian, de nombreuses compagnies ont annoncé leur intention d’atterrir à Tahiti-Faa’a. Comment ces différentes annonces sont perçues par les voyageurs polynésiens, d’une part, et par la compagnie Air Tahiti Nui, dont l’actionnaire majoritaire est le gouvernement de la Polynésie française ?

Antoine Samoyeau : Ces annonces ont été extrêmement bien accueillies par la population en général. Chacune des informations relatives à l’arrivée de ces nouvelles compagnies aériennes sont scrutées, commentées et largement relayées sur les réseaux sociaux. Le coût du transport aérien à l’international est un sujet majeur en Polynésie, évidemment à cause de l’isolement et de la faible concurrence sur les lignes au départ de Tahiti. La simple annonce de l’arrivée de nouvelles compagnies a semblé suffire au bonheur des voyageurs, avant même l’annonce des prix pratiqués.

En novembre dernier, French Blue a été la première compagnie a annoncer son arrivée en Polynésie, en mai 2018 ©Outremers360

En novembre dernier, French Blue a été la première compagnie a annoncer son arrivée en Polynésie, en mai 2018 ©Outremers360

Les deux compagnies aériennes qui occupent actuellement le tronçon Papeete-Paris n’ont évidemment pas partagé cet enthousiasme. Si elles n’ont pas affiché d’hostilité trop marquée à l’égard de la concurrence, elles ont tout de même immédiatement réagi en proposant de nouvelles formules et de nouveaux tarifs à la baisse. L’effet concurrence est donc déjà là.

Avec l'arrivée annoncée de deux compagnies sur l'axe Papeete-Paris, Air Tahiti Nui a lancé une baisse des prix ©Air Tahiti Nui

Avec l’arrivée annoncée de deux compagnies sur l’axe Papeete-Paris, Air Tahiti Nui a lancé une baisse des prix ©Air Tahiti Nui

Enfin, le gouvernement, malgré sa position d’actionnaire majoritaire de la compagnie Air Tahiti Nui, a réagi plutôt favorablement, évidemment en raison des retombées positives pour le tourisme. « Le ciel est ouvert », a été la réponse laconique du gouvernement à l’annonce de l’arrivée de chacune de ces nouvelles compagnies. A l’inverse, et peut-être en partie par opportunisme politique, l’opposition s’est manifestée contre l’arrivée de compagnies low-cost en Polynésie, craignant de voir débarquer des voyageurs bas de gamme, des « long-term backpackers » qui viendraient grossir les rangs des « chômeurs et SDF »…

 

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