[Edito d’Erick Boulard ] Semsamar : symbole du combat pour l’accession des ultramarins à des postes de responsabilité dans leur bassin d’origine ?

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La menace aujourd’hui levée d’une éviction de l’actuelle directrice de la Semsamar, Marie-Paule Bénélus-Romana a déclenché une tempête de protestations parmi les élus guadeloupéens et les syndicats qui ont exprimé leur mécontentement, mais également et surtout chez les cadres du département qui y ont vu le symbole du combat pour le maintien et plus largement de l’accession des ultramarins à des postes à responsabilité dans leur bassin d’origine. Alors revendication légitime ou combat d’arrière-garde ? Eclairage.

L’affaire Semsamar serait-elle symptomatique du combat pour le maintien et plus largement de l’accession des ultramarins à des postes à responsabilité dans leur bassin d’origine et Marie-Paule Bénélus-Romana, sa directrice actuelle, le symbole, malgré elle, de cette problématique récurrente ?
En tout cas, au delà de ce cas, cette affaire concernant cette institution dédiée à l’habitat social et dont la menace de la révocation de sa directrice un temps évoquée – sous l’effet, dit-on de pressions exercées en haut lieu – a dépassé le cadre du conflit social ou de personne pour devenir une affaire politico-sociétale posant plus largement le problème de la revendication de la priorité des postes à responsabilité aux ultramarins dans leur région d’origine. Pour une fois, ce n’est pas simplement les partis politiques ou les syndicats coutumiers du fait qui sont montés au créneau dans cette affaire. Mais aussi et surtout certains cadres guadeloupéens, avec à leur tête Henri Yacou, directeur de la Caisse générale de sécurité sociale de Guadeloupe, qui ont évoqué le sujet à demi-mot ou en filigrane. Car la question est délicate et sensible.
Comment en effet poser le problème de la régionalisation des emplois outre-mer et de la priorité des postes à responsabilité aux ultramarins, à compétence égale, dans leur bassin d’origine, sans s’exposer au risque de « communautarisme » et porter atteinte au sacro-saint principe d’égalité, un des fondements de la République ?

Une problématique récurrente

La sur-représentation des ressortissants de l’hexagone dans les postes d’encadrement et par voie de conséquence la faible proportion des ultramarins dans ces postes est pourtant une problématique récurrente. Un « marronnier », pour ainsi dire, qui revient à chaque changement de gouvernance.
« Plus d’égalité des chances, c’est d’abord avoir un Etat local qui ressemble davantage à la diversité du territoire dont il a la charge; (….) quiconque a déjà assisté à une réunion en Préfecture outre-mer ne peut qu’être frappé par la réalité qui s’offre à son regard. Pour tout dire, on n’est pas loin de la caricature ». Non, ce n’est pas Elie Domota, le leader du LKP, ni un militant anti-colonialiste qui tient ses propos, mais….. Nicolas Sarkozy, alors président de la République à l’occasion d’un discours tenu en novembre 2009 à l’issue des Etats-généraux de l’outre-mer faisant suite à la grève générale qui avait paralysé début 2009 l’activité économique des Antilles, de longues semaines durant. A cette occasion, le chef de l’Etat promettait, entre autres mesures, de « favoriser l’affectation des ultramarins en outre-mer, à compétence égale ». Nicolas Sarkozy poussant le curseur jusqu’à demander qu’un bilan de cette application soit effectué dans les deux ans à venir pour, selon son expression, « voir comment a évolué l’Etat local »

Malaise chez les justiciables

C’est aussi Patrick Karam, délégué interministériel pour l’égalité des chances des Français d’outre-mer, qui, toujours en 2009, commettait un rapport destiné à « favoriser l’augmentation du nombre de magistrats originaires d’outre-mer », à la demande de la Garde des sceaux de l’époque, Rachida Dati qui, semble -t-il, s’était émue de constater le faible nombre d »ultramarins dans la magistrature et par extension de ceux qui exercent des fonctions d’encadrement ou de responsabilité dans les DOM et collectivités d’outre-mer. Dans son rapport intitulé « Voies et moyens et préposés permettant de favoriser le nombre de magistrats originaires d’outre-mer », le délégué interministériel soulignait que le Conseil Supérieur de la Magistrature s’inquiétait de ce que « la faible proportion de magistrats ultramarins exerçant en outre-mer était de nature à créer un malaise chez les justiciables ». Bref, une manière de donner quitus à ceux qui considèrent que la justice pratiquée en outre-mer s’apparente parfois à une « justice coloniale ».

Révolution culturelle
Nouveau changement de gouvernance, nouvelle mission sur le sujet attribuée cette fois au député réunionnais Patrick Lebreton par le ministre des outre-mer d’alors, Victorin Lurel, pour un rapport visant à identifier « les moyens de mieux faire profiter les ressortissants ultramarins des emplois crées dans leurs territoires ». Nous sommes en 2013. Et l’auteur du rapport de rappeler que cette régionalisation de l’emploi faisait partie des 30 propositions de campagne du candidat François Hollande pour l’outre-mer.

Ce dernier devenu lors président de la République a donc voulu tenir ses engagements en esquissant le sujet. Dans son rapport, Patrick Lebreton n’hésitait pas à parler de « révolution culturelle » et de la nécessité de « bousculer certains conservatismes politiques et économiques » pour venir à bout des clichés qui voudraient que les ultramarins seraient moins compétents même lorsqu’ils possèdent les mêmes diplômes et qu’ils ont fréquenté les mêmes facultés. Il préconisait par ailleurs « d’identifier les mécanismes permettant d’enrayer la fuite des élites et de faciliter leur retour au pays après une expérience de mobilité formatrice ». Il insistait enfin sur le fait que la régionalisation de l’emploi n’avait rien « d’un repli sur sur soi », mais bien le moyen de « valoriser nos atouts et de faire émerger nos nombreux talents ».

Nou Lé Kapab (AJFER), qui se bat depuis 2009 pour le retour des fonctionnaires ultramarins

Nou Lé Kapab (AJFER), qui se bat depuis 2009 pour le retour des fonctionnaires ultramarins

Enième rapport

Mais les gouvernances passent et les problèmes demeurent. Plus près de nous donc, un énième rapport sur la question a été confié au député guadeloupéen, Olivier Serva, membre de la majorité, dans lequel il demandait à ce que le gouvernement s’engage à « mieux détecter les fonctionnaires à haut potentiel des outre-mer ou souhaitant servir outre-mer et promouvoir leur déroulement de carrière ». Un souhait,semble t-il partagé par le gouvernement qui a réaffirmé que « La diversification, le déroulement et la valorisation de la carrière des agents originaires des outre-mer constituent des enjeux prioritaires ».
Pour ce faire, il entend que chaque grand bassin géographique « dispose d’une classe préparatoire intégrée (CPI) ou d’un Institut de préparation à l’administration générale (IPAG) préparant aux concours des écoles du service public ».Une façon de « développer l’organisation de concours nationaux à affectation locale ».

Voeux pieux et déclarations d’intention

Reste que des paroles aux actes, il y a loin de la coupe aux lèvres. Si ces différents rapports et déclarations gouvernementales reflètent l’intérêt porté à cette problématique, force est de constater que les résolutions, préconisations, promesses et même engagements qu’ils comportent ne sont guère suivis d’effets et restent largement au stade de voeux pieux, de proclamations, de déclarations d’intention voire de l’incantation.
Pourtant, la situation est urgente. Cette absence d’application et de traduction dans les faits est telle que des territoires comme la Guadeloupe et la Martinique se vident littéralement de leurs forces vives et de leurs élites obligées d’aller offrir leurs services ailleurs, faute d’avoir pu les proposer dans leur bassin d’origine avec les conséquences démographiques qui en découlent par ailleurs. Si ces territoires ont du mal à retenir leurs « cerveaux », autant dire que rien ou pas grand chose n’est mis en place pour encourager le retour de ceux ayant bénéficié d’une mobilité formatrice. Un retour qui passe notamment par la définition d’une stratégie de développement économique dans chacun de ces territoires. Dès lors, l’émergence d’une fonction publique plus représentative du bassin local et l’évolution de « l’Etat local »,évoqué par Nicolas Sarkozy, n’est décidément pas pour demain. Cette situation n’est cependant pas sans risque car génératrice de frustrations et de rancœurs qui, à terme, peut altérer le vivre-ensemble et affecter la cohésion sociale indispensables dans nos territoires déjà passablement éruptifs.

Erick Boulard

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