Obsolescence en Outre-mer : Bruno Garnier veut « sortir de la civilisation du tout jetable »

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Ancien Conseiller technique Energies renouvelables au gouvernement de la Polynésie française et Chef du service technique et logistique de l’Ifremer, Bruno Garnier porte aujourd’hui un projet ambitieux dédié aux Outre-mer : la sortie de l’obsolescence. « Le projet consiste à faire en sorte à ce qu’on arrête de jeter une quantité énorme de matériels qui marchent encore », explique-t-il à Outremers360. Bruno Garnier profitera du prochain Congrès de l’ACCD’OM en Guadeloupe pour présenter ce projet aux Collectivités.

Bruno Garnier part d’un constat : « Naguère, chacun savait effectuer les réparations simples des outils du quotidien. Pour les réparations plus complexes, il existait un réseau dense de réparateurs dans tous les domaines : rémouleurs, forgerons, rempailleurs, mécaniciens,… », écrit-il dans un article qui sera distribué et publié dans Outre-mer Mag, à l’occasion du prochain Congrès de l’ACCD’OM. « L’arrivée dans une civilisation du jetable a réduit de façon importante cette activité de réparation. Des savoirs se sont perdus, et les réparateurs ont été encadrés par des procédures infantilisantes, ce qui fait qu’on constate une baisse de la compétence moyenne des réparateurs ».

« Pour fixer les esprits, les gros appareils électro-ménagers jetés annuellement en Martinique mis côte à côte formeraient un muret de près de 40 km, soit plus que la distance entre l’aéroport Aimé Césaire et Basse pointe. Ces déchets annuels comportent : 5 000 KW de moteurs en état de marche soit tous les ans de quoi motoriser en électrique 40 autobus et 3 000 KW de pompes électriques  en état de marche soit la capacité permettant de pomper la totalité du débit de la rivière Lézarde », explique-t-il. Pour réussir à gaspiller moins, Bruno Garnier propose un plan en trois parties.

Les gros appareils électro-ménagers jetés annuellement en Martinique mis côte à côte formeraient un muret de près de 40 km, soit plus que la distance entre l’aéroport Aimé Césaire et Basse pointe

Les gros appareils électro-ménagers jetés annuellement en Martinique mis côte à côte formeraient un muret de près de 40 km, soit plus que la distance entre l’aéroport Aimé Césaire et Basse pointe

« La première est de mettre une étiquette énergie sur les appareils qui permet aux consommateurs de connaitre à la fois leur durabilité et leur réparabilité », détaille-t-il. « Certaines marques sont connues pour faire des objets durables, mais pas réparable ». Pour cette première partie, il s’agit surtout d’informer le consommateur sur la qualité du produit qu’il achète. « C’est plus qu’un label, car pour l’étiquette énergie, c’est l’Etat qui est garant. Là ce serait la Collectivité qui est garante de cette étiquette ».

Des filières de récupérations et de réparations

« La deuxième partie du projet est de mettre en place une filière de récupération des pièces dans les objets qui sont jetés. Par exemple, il y a 30% des lave-vaisselles jetés qui marchent encore. 20% ne fonctionnent plus à cause d’un fusible qui a sauté, par exemple. En général, il y a juste un composant en panne, ce ne sont jamais tous les composants en même temps. Donc s’il y a juste un composant qui est en panne, on peut récupérer les autres », poursuit Bruno Garnier. L’idée est simple, plutôt que de jeter un électro-ménager en entier, certaines pièces peuvent être récupérées et réutiliser.

Les déchets encombrants et électroménagers sont un fléau pour les îles. Ici, une collecte de ramassage de déchets au Fenua Aihere, au sud-est de l'île de Tahiti ©La Dépêche de Tahiti

Les déchets encombrants et électroménagers sont un fléau pour les îles. Ici, une collecte de ramassage de déchets au Fenua Aihere, au sud-est de l’île de Tahiti ©La Dépêche de Tahiti

La troisième partie de ce projet est la mise en place d’une filière de réparation, en lien étroit avec la filière pièce détachées. « Il y a une cinquantaine d’années, il existait encore une offre de réparation. A Tahiti, il y avait encore des gens qui savaient réparer à peu près tout. Aujourd’hui, on a perdu cette compétence parce qu’il est devenu moins cher d’acheter que de réparer. Le fait est de mettre en place une filière de réparation en formant les personnes, en vérifiant leurs connaissances et en leurs donnant des avantages qui leur permettent de vivre de leurs réparations », défend-il. Ce projet de mettre fin au tout jetable a, pour Bruno Garnier, un potentiel considérable en Outre-mer. Preuve en est avec les arguments implacables qu’il avance.

« Le premier avantage, c’est de pouvoir tester à plus petite échelle quelque chose qu’on va pouvoir développer par la suite. Deuxième avantage, au niveau des déchets encombrants, ils sont beaucoup plus compliqués à gérer en Outre-mer que dans l’Hexagone. J’ai connu, ayant vécu en Polynésie, des îles où il n’y a pas d’aéroport, mais où il y a des dépotoirs avec tout et n’importe quoi qui se retrouve ensuite dans le lagon. Le fait de pouvoir réparer tout cela serait utile pour les îles isolées et même les zones moins isolées ».

Une mine d’emplois « hyper-locaux »

Dernier avantage, et pas des moindres : « c’est la réduction du chômage ! ». « Il s’agit là d’une filière à même de pouvoir créer des centaines d’emplois dans chaque département, région ou collectivité d’Outre-mer. Et ce sont en plus des emplois rentables pour la Collectivité, qui vont permettre d’améliorer l’environnement, de profiter au tourisme par conséquent », assure Bruno Garnier. « Pour la filière des pièces détachées, ce sont des objets qui vont pouvoir être vendus à la filière des réparateurs qui auront à disposition des pièces moins chères. Si les pièces sont moins chères, et qu’on les aide en baissant un peu le taux de TVA, on divise par deux le prix d’une réparation : ça devient donc plus intéressant de réparer que d’acheter », démontre-t-il.

Un des avantages implacable du projet de Bruno Garnier: la création d'emploi locaux, voir "hyper-locaux" ©Tahiti-infos

Un des avantages implacable du projet de Bruno Garnier: la création d’emploi locaux, voir « hyper-locaux » ©Tahiti-infos

« C’est un cercle vertueux où chaque étape alimente l’autre et fait que le volume total d’importation est moins important et donc, moins d’encombrants sur les routes », ajoute-t-il. Frein non négligeable à l’optimisme de Bruno Garnier, ce sont les importateurs, qui souvent ont le monopole, et toute la fiscalité locale qui se nourrit des importations qui pourraient constituer un obstacle considérable au projet. Mais qu’importe, l’argument de l’emploi reste solide. « Ce ne sont pas des emplois qui sont délocalisables : on ne va pas sous-traiter dans un autre pays la réparation des télévisions du quartier. Ce sont des emplois hyper-locaux, à l’échelle même des quartiers ». Pour Bruno Garnier, aucun doute, l’Outre-mer est le terrain parfait pour mettre en place un système de récupération des appareils. « Il faut d’abord s’occuper des électro-ménagers, des appareils informatiques et ensuite on pourra aller sur la téléphonie mobile, mais c’est un domaine très spécifique ».

Préserver les savoir-faire

« Quand j’ai vécu à Tahiti, j’ai vu des gens qui étaient extrêmement inventifs. On avait l’habitude de ne pas avoir tout à porter de main comme on pouvait l’avoir dans l’Hexagone », raconte-t-il. « Les Polynésiens pouvaient se fabriquer eux-mêmes une remorque pour leur scooter par exemple. Quand vous voyez les trucks (sortes de bus où les passagers voyagent dans une caisse en bois, ndlr), ils étaient fabriqués par leurs chauffeurs eux-mêmes avec des planches de bois. Quand on voit des personnes qui ont cette intelligence et cette inventivité, il y a fort à parier que si on leur fournit des pièces détachées, ils seront capables de les utiliser pour d’autres usages », assure-t-il.

Bruno Garnier veut s'appuyer sur l'intelligence et l'inventivité des Ultramarins pour développer ce projet ©DR

Bruno Garnier veut s’appuyer sur l’intelligence et l’inventivité des Ultramarins pour développer ce projet ©DR

Bruno Garnier en est convaincu : « En Outre-mer, les gens ont été moins endormis par des années et des années de surconsommation. On a encore le savoir-faire et il faut y faire attention car dans une génération, il sera perdu ». C’est donc armé de cet argumentaire que Bruno Garnier compte convaincre les maires présents au prochain Congrès de l’ACCD’OM en Guadeloupe. Bruno Garnier connait d’ailleurs très bien les Congrès de l’ACCD’OM pour y avoir tenu plusieurs conférences, sur le changement climatique ou encore, les énergies renouvelables. Reste à savoir si son projet de « sortir de la civilisation du tout jetable » rencontrera une écoute sensible, fin octobre en Guadeloupe.

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