[Expertise] La pandémie du COVID19 comme un révélateur de la fragilité du développement par le tourisme international des petites économies insulaires

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Depuis la déclaration officielle du premier cas de COVID19 par les autorités chinoises à la mi-décembre 2019, ce qui devait être un problème chinois s’est rapidement transformé en une inquiétude internationale. Trois mois seulement ont été suffisants pour faire d’une épidémie locale une pandémie mondiale sans précédent, laquelle affecte aujourd’hui plus de 190 pays et territoires à travers le monde.

Même s’il est encore trop tôt pour avoir une idée claire sur les conséquences économiques de cette pandémie, les premières tentatives d’évaluation suggèrent que cette crise sanitaire et les mesures associées pour la contenir vont fortement impacter la quasi-totalité des pays.

Dans une note récente, l’OCDE considère que l’effet direct initial des différents confinements devrait réduire le niveau de la production de 1/5 à ¼ dans de nombreux pays et une chute de la consommation d’environ 1/3, ce qui serait équivalent à une baisse du PIB annuel de 3% pour chaque mois de confinement. Sans surprise, le tourisme devrait être un des secteurs les plus touchés. L’OFCE a déjà estimé les pertes du secteur à 14 milliards d’euros pour la France pour chaque mois de confinement. Les quelques travaux académiques qui viennent d’être publiés montrent également des effets à la fois du côté offre et du côté demande qui promettent d’être profonds et durables.

Le tourisme, particulièrement dans sa dimension internationale, apparait par conséquent comme la principale victime de la crise du COVID19. Néanmoins, l’on oublie souvent que ce dernier est également un des principaux facteurs d’émergence et de propagation des maladies infectieuses. La multiplication des crises sanitaires sur les 20 dernières années (les différents épisodes de grippes plus ou moins marqués, le SARS en 2003, le Chikungunya en 2005, le MERS en 2012, l’Ebola en 2014 et le COVID19 en 2020) met en lumière la circulation très rapide des virus à travers le monde qui accompagne l’expansion des échanges internationaux dans un monde de plus en plus globalisé. En particulier, les virus à réservoir humain transmissibles pendant une période où les personnes contaminées, susceptibles de voyager, sont asymptomatiques, sont associés à un risque de pandémie élevé dans le cadre moderne des réseaux de transport internationaux, lesquels permettent aux humains de faire le tour du monde en moins de 36 heures.

Il est d’ailleurs assez frappant de constater l’appariement quasi parfait entre la répartition des cas de COVID19 dans le monde et les flux quotidiens mondiaux de circulation aérienne. Pourtant sur le plan théorique, ce constat n’a rien de surprenant. Il existe désormais un consensus dans la littérature sur le lien fort entre transport aérien et phénomènes de contagion des maladies infectieuses. En ce qui concerne le COVID19, les canaux de transmission sont multiples : (i) la capacité grâce à l’avion pour un humain asymptomatique ou peu symptomatique mais contagieux de voyager d’un bout du monde à l’autre en seulement 1 ou 2 jours, (ii) le voyage en lui-même dans la mesure où les infections peuvent se répandre rapidement dans les milieux confinés comme les avions par les contacts rapprochés, les gouttelettes et les particules aéroportées, et (iii) le temps passé avant l’embarquement, et notamment l’utilisation des transports en commun pour rejoindre l’aéroport et la longue attente à l’intérieur de terminaux souvent bondés.

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L’étude que nous venons de réaliser sur un échantillon monde en coupes transversales (comprenant 58 petites économies insulaires dont un certain nombre de territoires ultramarins français) confirme cette conjecture. En effet, un lien causal, positif, fort et significatif apparaît entre l’attractivité touristique territoriale, mesurée par les arrivées de touristes internationaux par habitant, et la prévalence de cas de COVID19. D’autres déterminants montrent également un effet important, positive pour le taux d’urbanisation, le pourcentage des 65 ans et plus dans la population nationale, et le fait de vivre dans un climat tempéré, ou négatif pour le modèle est-asiatique reconnu pour sa capacité de résilience face à la crise sanitaire actuelle.

Ce résultat est particulièrement déroutant pour les petites économies insulaires. Conformément à la pensée dominante du « tourism-led growth hypothesis », la plupart d’entre elles ont misé de longue date sur un modèle de développement économique largement axé sur le tourisme international si bien qu’aujourd’hui ce secteur représente une part importante à la fois du PIB et des recettes d’exportations de ces territoires. Or, nos estimations remettent en question cette vision pour valider au contraire celle du « tourism-led vulnerability hypothesis ». Par conséquent, la spécialisation touristique, en augmentant la probabilité d’émergence locale d’épidémies sévères, est trop vulnérable pour être considérée comme un modèle de développement soutenable à moyen et long terme. Elle engendre également une surexposition aux conséquences économiques dramatiques liées à l’instauration des mesures sanitaires nécessaires pour contenir la propagation de ces épidémies (limitation drastique des vols, fermeture des frontières, confinement généralisé).

Nous pensons donc que ces économies doivent faire l’objet d’une attention particulière de la part de la communauté internationale. Mais bien plus que la recherche d’une simple assistance publique, les décideurs en charge de la stratégie du développement territorial doivent s’évertuer à réduire la dépendance au tourisme international lorsque cela s’avère possible. En clair, la quête d’une « certaine diversification » économique doit s’afficher comme la priorité pour ces petits espaces isolés et fragiles.

Jean-François Hoarau, Professeur des universités, CEMOI, Université de La Réunion

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