« Mon Pays n’est pas une carte postale », Chantal Spitz [Exclu]

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Cette semaine, Outremers360 vous emmène à la découverte d’une auteure engagée du Pacifique. Chantal Spitz, bien connue sous les latitudes polynésiennes, est la première écrivaine tahitienne à avoir publié un roman, en 1991. Insoumise, libre, détestant les injustices silencieuses et les mythes caricaturaux, la force de sa plume a le don de transpercer les préjugés et la bien-pensance. Rencontre.

Chantal Spitz nait à Papeete, capitale de la Polynésie française, mais c’est sur l’île de Huahine qu’elle préfère vivre et s’inspirer, loin du tumulte de Tahiti, mais toujours à l’écoute de ce monde en perpétuelle évolution. C’est en 1991 qu’elle publie son premier roman. L’Île des rêves écrasés, une saga familiale avec l’amour en fil conducteur, dans une Polynésie nucléarisée et plongée dans un « malaise omniprésent », est reconnu comme un ouvrage important dans le renouveau culturel polynésien. À sa sortie, le livre fait scandale, il va « des félicitations les plus élogieuses aux condamnations les plus frénétiques ». Sous la léthargie tropicale, certaines vérités sont difficiles à entendre, à lire, à réaliser. Qu’importe, Chantal Spitz écrit pour elle, pour ceux qui veulent bien la lire, et qui veulent bien avoir une pensée libre et insoumise. Dès lors, l’auteure révèle un style bien particulier, inspiré de la tradition orale qui, des siècles durant, transporta l’Histoire de la Polynésie ancestrale à travers les générations. Pour Chantal Spitz, son écriture, c’est juste « l’outil le plus adapté à ce que je veux dire et à la façon dont je veux le dire ».

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Plutôt dans l’Être que dans le paraître, assumant son autochtonie, Chantal Spitz revient sur sa dernière publication ; le recueil de nouvelles Cartes Postales, le temps d’un échange écrit dont la retranscription se veut fidèle à son style si singulier. Elle livre aussi son regard sur la Littérature polynésienne, sur le mythe de la vahine et le statut des femmes en Polynésie française. Érudite, amoureuse de Littérature, elle nous offre quelques noms d’auteurs ultramarins, qui mériteraient d’être lus. Déwé Gorodé, écrivaine, politique et indépendantiste Kanak, ou encore Henri Hiro, poète tahitien et grand instigateur du renouveau culturel polynésien, font partie de cet éventail ultramarin, qui pour elle, ne s’arrête pas à la France. En harmonie avec son désir de briser les silences injustes et parce que c’est un sujet sur lequel elle est engagée, Outremers360 a également voulu aborder le génocide et écocide qui se déroule, en ce moment même, en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Dans ta dernière publication, le recueil de nouvelles Cartes Postales, tu livres une vision bien loin de l’image paradisiaque que l’on se fait de la Polynésie. Pourquoi as-tu voulu montrer ce côté sombre de la PF ?

Une image. C’est à ça qu’est réduite mon pays. A une image. Sur laquelle sont plaquées d’autres images. La vahine avec tous les phantasmes qui lui sont attachés. Depuis quelques années la rejoint le täne tatoué lui aussi porteur des phantasmes féminins et sous cette image de carte postale paradisiaque se battent des humains englués dans des misères sans fond.
Ces invisibles ces insonores ne sont pas le côté sombre d’un pays rêvé. Ils sont le sel et le terreau d’une société tenue par une classe qui s’étourdit de vanités de superficialités et érige des murs afin de les invisibiliser les insonoriser un peu plus chaque jour.
J’ai pour elles pour eux une tendresse particulière qui me les rendent bien plus aimables, dans le sens littéral du terme, que tous celles tous ceux qui s’efforcent de prendre place sur l’image paradisiaque.

Tu reviens, dans une de tes nouvelles, sur un meurtre qui a secoué la Polynésie, l’affaire de l’immeuble Farnham où une masseuse et son compagnon se sont fait assassiner par un client. Est-ce que cette affaire t’a marquée ? Pourquoi ?

Cette affaire m’a marquée. Parce que ce genre de crime est rarissime. Je me suis longtemps demandé le chemin de vie qui mène à ce drame. Du côté des tués comme de celui du tueur. Le privilège de l’écrivain me donne la possibilité de créer des personnages et d’imaginer chaque chemin.
Tu as un style d’écriture bien précis, unique. Comment l’expliques-tu ? Est-ce une volonté personnelle de te démarquer ou est-ce simplement naturel ?

Mon style d’écriture s’est imposé à moi au fil du temps. Il est l’outil le plus adapté à ce que je veux dire et à la façon dont je veux le dire. Je me suis engagée en écriture et il m’est important que mon écriture reflète au plus fidèle ma pensée. Mon style m’est propre comme ma pensée et comme ce que j’ai à dire.

Que lis-tu en ce moment ou quel est le dernier livre que tu as lu ? Qu’en as-tu pensé ?

« Freelove Pacific Way » de la sämoane Sia Figiel. Sans doute un des meilleurs sinon le meilleur livre que j’ai lu.

Y a-t-il des auteurs ultramarins que tu affectionnes particulièrement ?

Henri Hiro qui n’a écrit qu’en tahitien
Déwé Gorodé Patrick Chamoiseau Léon Gontran-Damas Aimé Césaire Edouard Glissant qui écrivent en français
Sia Figiel ‘Epeli Hau’ofa Patricia Grace Albert Wendt Witi Ihimaera Alan Duff Alexis Wright Teri Janke océaniens qui écrivent en anglais que j’inclus dans la liste parce qu’ultramarins anglophones et qu’ils participent de ma réflexion et de mon écriture

On a tendance à classifier les auteurs ultramarins, comme Césaire, dans la Littérature francophone, ou française. Qu’en penses-tu ?

C’est de la littérature. La littérature n’a pas à être étiquetée cloisonnée classifiée. Elle est. Littérature. Je ne rentre pas dans ce genre de débat qui à mon sens n’a, finalement, d’autre but que de refuser à la littérature écrite en langue française dans les actuelles colonies ou anciennes colonies françaises l’existence en tant que littérature. Elle a sa place dans la littérature mondiale et en étant qualifiée elle est disqualifiée

Finalement, la Polynésie, est-ce une réellement cette carte postale, ce lieu idéal pour vivre ? Ou est-ce juste une image qui s’effrite lorsqu’on gratte un peu ?

Mon pays est le seul endroit où j’ai envie de vivre et mourir. Il est un pays à l’égal de tous les pays du monde avec ses beautés et ses injustices avec ses laideurs et ses solidarités. Avec son humanité. Pourquoi devrait-il supporter d’être image ou carte postale ?
La Nouvelle Cythère peuplée de bons sauvages portée par une litanie d’auteurs de photographes de cinéastes de peintres depuis l’escale éphémère de Bougainville chez nous continue de bien se porter. Elle se porte d’autant mieux que nous avons échangé notre identité première contre cette image mortifère de nous-mêmes.
Image qui n’a nul besoin d’être grattée pour exhaler les pourritures qui s’exhibent dans toutes leurs indécences et que seuls ceux qui marchent en aveugles sur cette terre ignorent.
Mon pays est le seul endroit où j’ai envie de vivre de mourir. Il est un pays. Peuplé d’humains courageux et lâches grands et pathétiques généreux et mesquins. Mon pays n’est pas une carte postale

Tu es membre de l’association Littérama’ohi, qu’elle est le but, le combat de cette association ?

L’association Littérama’ohi a été crée en 2001 à l’initiative de Flora Devatine pour attester de l’existence d’une littérature autochtone et en faire promotion. Littérama’ohi publie deux fois l’an une revue littéraire du même nom qui offre à la lecture la diversité des écrits autochtones comme ils s’écrivent et comme les auteurs décident qu’ils s’écrivent. L’association organise une fois par mois des lectures publiques au marché municipal Mapuru a Paraita de Pape’ete afin de mettre la littérature autochtone à portée des citoyens dont l’accès au livre est limité.
Parallèlement, « Pïna’ina’i, écho de l’esprit et des corps », spectacle mêlant textes musiques et danses, est donné gratuitement sur le paepae a Hiro de la Maison de la Culture afin de proposer une approche différente de la littérature autochtone.

Comment se porte la Littérature polynésienne ? Arrivez-vous à sensibiliser les jeunes à lire, à lire les auteurs polynésiens et à écrire surtout ?

Je tiens à préciser que par Littérature polynésienne j’entends littérature autochtone de la Polynésie française. Elle se porte très bien. De nombreux écrits voient le jour dans les langues autochtones et en français qui ne sont pas forcément publiés. Avec une créativité qui témoigne de la vitalité de l’écriture en Polynésie française. Que ces écrits ne se plient pas aux canons européens et qu’ils ne soient pas « reconnus » ne signifie en rien qu’ils manquent d’intérêt ou qu’ils n’existent pas. La littérature autochtone est à l’image de ses auteurs et de leur identité. Complexe et particulière. Créative et originale

Déwé Gorodé, l'écrivaine indépendantiste Kanak, est une des références ultramarines de Chantal Spitz ©Wikipeacewomen

Déwé Gorodé, l’écrivaine indépendantiste Kanak, est une des références ultramarines de Chantal Spitz ©Wikipeacewomen

Tu es une des grandes voix de la défense des droits des femmes en Polynésie française, d’où vient cet engagement ?

Je ne suis pas une des grandes voix mais une voix parmi d’autres. Etre une femme sans s’intéresser aux femmes et à leurs misères me paraît juste impossible

En quoi est-ce que défendre les droits des femmes en Polynésie est-il nécessaire ?

Défendre les droits des femmes est nécessaire dans le monde entier pas seulement en Polynésie française. Comme défendre les droits des enfants et des hommes partout où ils ne sont pas respectés. Parce que femme enfant homme sont des humains et que chaque humain mérite d’être traité en tant que tel. Entièrement

A l’époque pré-européenne, dans la Polynésie ancestrale : « peu importe le genre, c’est le rang qui l’emporte ». La femme avait, semble-t-il, une place plus prépondérante, pourquoi est-ce que cela a changé ?

Je ne suis pas spécialiste de la question mais les grands bouleversements sociaux politiques et économiques dans notre pays sont le résultat de la christianisation et de la colonisation. Il n’est qu’à regarder comment étaient considérées les femmes européennes au XVIII° siècle pour comprendre pourquoi il était essentiel aux mâles européens de reproduire la même organisation sociale chez nous. Aujourd’hui les femmes de la Polynésie française ont le même statut que les femmes du pays colonisateur chrétien. Inférieur à celui de l’homme

Que penses-tu du mythe de la vahine ?

Pas grand chose de bien et même plutôt beaucoup de mal. Une grande partie de mon travail s’attèle à la déconstruction de ce mythe qui tétanise les femmes de mon pays dans un carcan fabriqué par l’Occident

Pourquoi semble-t-on si attaché à perpétuer ce mythe ? Fait-il du bien ou du mal au statut de la femme en Polynésie française ?

Nous avons troqué notre identité contre un mythe dont nous avons fait notre nouvelle identité. Il n’est qu’à écouter certains discours autochtones pour entendre le gouffre entre la perception de nous-mêmes fondée sur le mythe auquel nous nous efforçons de correspondre et la nostalgie de nous-mêmes amputés d’une identité qui perdure malgré tout.

Je ne suis pas sûre que le statut de la femme en Polynésie française soit lié au mythe. Il s’agit plutôt d’une organisation sociale et politique orchestrée par les mâles au pouvoir depuis notre colonisation. Il n’y a aucune différence entre le statut de la femme en France et celui de la femme chez nous.

Il se passe une chose terrible en Papouasie-Nouvelle-Guinée : un génocide plus précisément. Toi qui sembles bien engagée sur la question, peux-tu nous expliquer ce qui se passe ?

Le génocide papou est doublé d’un écocide qui court depuis l’occupation de la Papouasie Occidentale par l’Indonésie en 1969.
En 1949 l’Indonésie obtient son indépendance des Pays Bas qui décident de continuer à administrer la Papouasie occidentale. Dés lors, le gouvernement indonésien n’a de cesse de revendiquer la Papouasie occidentale comme part de l’Indonésie. En 1962 l’ONU prend le contrôle de l’administration de la Papouasie occidentale et décide de l’organisation d’un référendum pour décider de son avenir. Le référendum est organisé par le gouvernement indonésien au travers de son armée en 1969. Ce référendum appelé « acte de libre choix » donne droit de vote à 1025 personnes menacées de mort si le vote aboutit à l’indépendance papoue.
Depuis le gouvernement indonésien avec l’aide de son armée et le consentement muet des puissances et des multinationales occidentales, n’hésite pas à user de leurs armes au moindre prétexte y compris lors de rassemblements pacifistes indépendantistes papous. Parallèlement les Indonésiens sont encouragés à s’installer en Papouasie occidentale et on estime que dans quelques années les Papous seront en minorité sur leur terre. Parallèlement plusieurs milliers de Papous de la Papouasie Occidentale sont réfugiés en Papouasie-Nouvelle Guinée dans des conditions sanitaires et humaines insupportables
Les puissances occidentales si promptes à dénoncer le non respect des droits de l’homme dans le monde sont terriblement muettes au sujet du génocide et de l’écocide, de peur de perdre des contrats très lucratifs : par exemple la Papouasie occidentale abrite la plus grande mine d’or au monde. Son sous-sol regorge de minerais et elle est recouverte d’immenses forêts
Les journalistes étrangers sont interdits de séjour dans le pays et les informations filtrent très difficilement.
En Polynésie française les différents gouvernements ont été et continuent d’être aussi muets que le reste du monde. Le Groupe Fer de Lance Mélanésien qui regroupe les pays mélanésiens océaniens reste divisé sur la question. L’Indonésie y a été acceptée en tant que membre permanent alors que la Papouasie Occidentale vient d’obtenir le statut d’observateur

©Sally Collister. Demotix. Corbis

©Sally Collister. Demotix. Corbis

Pourquoi ce génocide passe-t-il sous silence ?

Deux raisons principales : l’interdiction faite aux journalistes d’entrer dans le pays et les intérêts financiers colossaux que se partagent les dirigeants indonésiens et les entreprises multinationales qui exploitent notamment les minerais et la forêt papous.

Comment peut-on aider les Papous victimes de ce génocide ?

Pour l’instant il n’y a pas beaucoup d’alternatives. Tant que ces génocide et écocide ne seront pas médiatisés, ils continueront.
Notre contribution est de partager la moindre information sur les réseaux sociaux pour tenter que cesse cette tragédie humaine multi-décennale qui se déroule à nos portes en Océanie. Chez nos cousins.

 

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