Littérature : L’hommage de Dany Laferrière au Prix Nobel de littérature Maryse Condé

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© Nemo Perier Stefanovitch

La remise du Prix nobel « alternatif » de littérature à l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé le 12 octobre dernier continue de susciter une vague d’hommages. Le dernier en date est celui de l’Académicien et Haitien Dany Lafferrière dans une lettre. Dany Lafrrière y raconte notamment sa rencontre avec la romancière.

Chère Maryse,

Je suis dans un joli hôtel au fin fond de la campagne française. Je vois par la fenêtre les arbres qui tentent de se rapprocher du soleil. Comme ce jour qui finit par faire corps avec toi, ton corps en douleur depuis si longtemps, ce corps qui n’a jamais cessé de fêter la vie. Par tes livres.

Je me souviens d’une de tes visites en Haïti, au début des années 70. J’arrivais à radio-Haïti où je travaillais comme jeune journaliste quand on m’a signalé ta présence dans le bureau de Jean Dominique. Tu n’étais pas encore la romancière célébrée dans le monde entier pour Ségou, cette évocation douce-amère de l’Afrique, mais déjà une intellectuelle redoutable qui pourfendait les mythes. À ce moment-là je me nourrissais de mythes et d’épopées, et j’avais peur de te rencontrer. Ce que je saurai rapidement c’est la grande tendresse, cette nappe phréatique qui irrigue tout ton être et t’empêche souvent de sombrer dans le désespoir. Tes livres, malgré tout, sont gorgés de soleil. De ce soleil qui tire les arbres vers le haut. Tes livres sont faits de ces arbres qui dansent dans l’éternel été de nos vies. Je me souviens qu’apprenant que j’étais mal logé à New York tu m’as invité dans cet appartement que l’université de New York avait mis à ta disposition. On a passé trois jours à causer. Je nous revois, toi, ton mari et moi discutant d’Haïti, d’écriture, de cuisine antillaise, de voyages et de traduction. J’étais à l’endroit où je voulais être, avec l’impression que je vivais un moment inoubliable. Je m’attendais à tout moment à voir apparaître Toni Morrison. Mais aussi Richard, cet homme qui partage ta vie depuis si longtemps, à la fois ton mari et ton traducteur, je crois qu’une bonne part de ce prix lui revient. Je le vois rougir et faire ce geste désinvolte de la main, comme pour chasser la mouche de la vanité. Et je sais que tu descends, seule, au fond de la mine. Pour remonter à la surface c’est la main de Richard que tu attrapes. Tu la sais sûre. Il y a à peine deux semaines, j’étais à Manosque avec Alain Mabanckou pour le festival littéraire et, le sachant par ton médecin, tu as enregistré un mot d’amitié à notre endroit. J’étais abasourdi de te voir dans ce lit d’hôpital en train de sourire tout en articulant péniblement un sentiment si puissant. D’où tires-tu, Maryse, ce lait de tendresse? Pour tous ceux qui se rappellent d’un éclat de colère, d’un regard sombre et ombrageux ou d’une critique acerbe qui s’allonge dans une diction lente, je me souviens de ce sourire qui fleurit sur des lèvres si sensuelles.

Voilà que près de 35 ans après Ségou la gloire est revenue. Je sens d’ici ton regard voilé mais où brille tout au fond la fierté d’une petite fille si turbulente qu’on la croyait insolente. C’est l’image que je garde de toi: une petite fille qui casse tout sur son passage parce qu’elle est submergée par une émotion qui l’entraîne vers une mer d’encre.

Dany Laferrière, Bazas, 12 octobre 2018

© Camille Robitaille Agency et © Dany Laferrière

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