Littérature en Outre-mer : « Deux années à Hane », la nouvelle de Dinah Desjardins, lauréate de la 2e édition du Concours littéraire de la Délégation polynésienne à Paris

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Village de Hane (prononcer Hané) aux Îles Marquises ©Joël Fournier

Ce jeudi 18 octobre, la Délégation de la Polynésie française à Paris a annoncé les lauréats de la 2e édition de son Concours littéraire. Placé sous le thème « Une enfance polynésienne », c’est Dinah Desjardins, qui figurait déjà parmi les lauréats de la 1èreédition, qui s’octroie cette année la première place. L’auteur a notamment remporté un aller-retour pour le salon du livre organisé par l’Association des Éditeurs de Tahiti et ses îles (AETI) et Te Fare Tauhiti Nui (Maison de la Culture), avec le concours d’Air Tahiti Nui. En exclusivité, Outremers360 publie sa nouvelle. 

Dinah Desjardin, premier prix du Concours littéraire de la Délégation de la Polynésie à Paris ©Outremers360

Dinah Desjardin, premier prix du Concours littéraire de la Délégation de la Polynésie à Paris ©Outremers360

Deux années à Hane
Une enfance en Polynésie

Nouvelle

Dinah Desjardins

Les premiers mois, les deux premières années, ne sont-ils pas une continuation du temps infini où l’on n’était pas ? C’est que, contrairement à la limite radicale entre la vie et la mort, il y a une frontière floue entre l’enfant du néant et celui du souvenir, une zone incertaine et dangereuse où tout se joue, où rien n’est acquis, si bien qu’il doit rester quelque part une trace de nos efforts pour devenir ce que nous sommes, pour nous extraire de ce qu’on pourrait appeler l’enfance de l’enfance.

LES ANNÉES DISCRÈTES
TERRITOIRES DE L’ENFANCE
Benjamin PELLETIER

Il est généralement admis que les premières impressions sont déterminantes et vous marquent pour la vie. A l’heure où le chemin qu’il me reste à parcourir est devenu irrémédiablement plus court que celui déjà accompli, il m’arrive de m’interroger sur l’influence qu’ont pu avoir mes années d’enfance sur l’adulte que je suis devenue. Ma mémoire n’a malheureusement pas enregistré toutes les images de ce temps-là et le flou domine sur les souvenirs directs. Demeurent cependant, j’en suis convaincue, mes sensations primitives et l’écho lointains des faits de cette époque qui résonnent encore au plus profond de moi.

Je suis née au début des années 60, dans le village de Hane sur l’ile de Ua Huka qui se trouve au nord des Marquises. J’ai vu le jour dans le premier dispensaire construit dans la baie, lieu où mon père a exercé durant trois ans la profession d’infirmier. Ancien militaire démobilisé après la guerre d’Indochine, il avait ensuite mis le cap sur Tahiti à la recherche du paradis après son passage en enfer. Il y avait, paraît-il, mené joyeuse vie et les gens de sa génération que j’ai pu croiser plus tard considéraient encore cette période comme la « belle Époque ».

Animé du sentiment qu’il pourrait se rendre utile auprès des populations – il avait lu du Docteur Rollin, Mœurs et coutumes des anciens Maoris des îles Marquises, et l’avait rencontré de son vivant à Papeete – il brûlait sans doute de se lancer dans un nouveau défi. Car s’installer aux Marquises au début des années 60, c’était encore l’aventure ! Les liaisons maritimes étaient rares et la population exsangue venait péniblement de repasser au-dessus du seuil des 4.000 habitants. Même si les chiffres variaient beaucoup selon les sources, c’était encore dix fois moins qu’aux premiers temps du Contact.

À l’escale de Taiohae, il avait fait la connaissance de ma mère dans des circonstances que je n’ai jamais cherché à élucider mais, toujours est-il qu’ils ne s’étaient plus quittés. Avec le recul de leurs presque cinquante ans de vie commune, leur histoire à elle seule me paraît incroyable : on ne peut en effet imaginer deux êtres plus différents. Lui : la trentaine, blond, pâle, sec, genre sérieux. Elle : jeune beauté sauvage, brune, espiègle et joyeuse. Comme souvent les extrêmes, ils se sont attirés follement… Et me voilà, neuf mois -et quelques jours- plus tard, sur le point de naître !

Le jour de ma naissance à l’infirmerie, flotte dans l’air l’écho des voix familières : celle de mon père dans son français si exotique – rares sont encore ceux qui le pratiquent couramment dans la vallée – et celles de nos proches, dans cette langue marquisienne à la fois rugueuse et mélodieuse. Il y a surtout les gémissements de ma mère car l’accouchement est long et difficile. Elle a beau pousser de toutes ses forces depuis des heures, je ne veux pas sortir…Les accouchements sont un moment périlleux dans la culture marquisienne, empreinte de surnaturel. On disait que les femmes mortes en couches – ce qui était encore loin d’être rare dans ces temps-là – pouvaient revenir et se venger sur d’autres femmes enceintes. Discrètement, quelques offrandes ont d’ailleurs été placés à proximité de la couche de la parturiente pour détourner les vehine haeet leurs interventions maléfiques. Pour ne pas attirer leur jalousie néfaste au bébé, les commentaires se font d’ailleurs peu flatteurs : blanche, petite, maigre, limite difforme…

Car dès qu’il peut enfin saisir le haut du crâne, mon père m’extrait de l’antre maternel et coupe le cordon ombilical tandis que le placenta est recueilli avec empressement par d’autres mains, pour être enterré tout près, sous le bel arbre à pain. Bien sûr, mon père ne croit pas en ces pratiques d’un autre âge mais il laisse faire car cette symbolique de l’enracinement le touche. En tant que fille aînée, mon parrain Taiui, digne descendant des fières tribus disparues, a proposé qu’on me prénomme Tahia, comme le veut la tradition, Tahia de Hane plus précisément (Tahiaohane). Plongé alors dans la Bible -sans doute plus pour meubler l’ennui que par conviction- mon père quant à lui a choisi Amena, une vierge de sagesse. Le baptême est vite organisé avec le curé de l’île, le seul autre haoe, ou presque, sur place, qui a le grand projet de bâtir une église à Hane. Même si l’infirmier vit dans le péché, sans être marié, à la mode locale, il préfère saluer ce minuscule symbole de vie et d’espérance que représente une simple naissance dans une vallée dépeuplée…

Puis viennent très vite les premiers bains à la rivière, les premiers massages au pani,les premiers repas : lait maternel, lait de chèvre puis toutes sortes de poe… Tous les matins, je m’éveille à mon rythme. Point d’horaire de crèche ou de nourrice à respecter. Je suis bercée par les sons de la nature foisonnante qui nous entoure : le bruissement des arbres au feuillage vert profond, les fortes pluies qui frappent la toiture, la houle qui souffle dans la baie, le chant des coqs qu’on entend à toute heure, le grognement du petit cochon auquel papa s’est attaché à défaut de chien domestique (et dont il apprendra avec beaucoup de peine la fin tragique, cuit délicatement au himaapar des malotrus) …

Dans la journée, je passe de main en main, ou plutôt de bras en bras. Tantes, amies, cousins cousines, voisins, voisines, connaissances, visiteurs (malades aussi sans doute), on ne me laisse jamais seule, ni pleurer. Je discerne la chaleur des corps, les hautes silhouettes et les couleurs vives des beaux motifs pareo qui m’entourent. Surtout, je m’imprègne des senteurs laissées dans leur sillage, mélange incroyable de plantes, de fleurs, de fruits, de santal (dont le kumu heireprésente pour moi la quintessence).

Dehors, c’est l’odeur de terre et d’humus qui m’envahit lorsque l’air se gorge d’humidité. Posée à même le sol sur l’herbe rafraîchissante, je malaxe et goûte avec curiosité cette fascinante matière (c’est ainsi que plus tard, mon père découvrira avec stupeur d’horribles asticots dans mes selles à l’origine de mon faible poids). Il a diagnostiqué très tôt une légère asymétrie au niveau de ma jambe gauche et expérimente un traitement de fortune à base de sable. À moitié ensevelie sur la plage pendant ces longues séances, j’observe les nuages qui s’accrochent à la montagne jusqu’à ce que, par crainte de l’abandon, je m’agite et je crie.

Lorsqu’il n’est pas à l’infirmerie, mon père part faire sa tournée à cheval, juché sur une inconfortable selle en bois. Les chemins sont escarpés, voire pour certains franchement dangereux. Ma mère, qui l’a accompagné dans les premiers temps de leur installation, a d’ailleurs fait une terrible chute à flanc de falaise et a failli se rompre le cou. Il aime le contraste entre les vallées verdoyantes et les vastes plateaux brûlés par le soleil où s’ébattent en toute liberté les chevaux et les chèvres. Les vues plongeantes sur l’océan s’ouvrent au-loin vers le motu que vont escalader de téméraires jeunes gens pour collecter les délicieux œufs de kaveka qui améliorent l’ordinaire.

Pour varier les repas justement, ma mère s’est mise aux plantations. Elle a la main verte comme toute sa famille nukuhivienne et, en plus d’orner les abords de l’infirmerie de superbes plantes, elle a créé son propre faapu. D’un petit coin sans grâce, elle a fait en peu de temps une oasis de verdure et de productions délicieuses que je savoure très tôt en jus ou purée. Leurs saveurs comme leurs parfums sont en quelque sorte « mes madeleines ».

Comme beaucoup de femmes de l’époque, elle va ramasser les coquillages sur les rochers et sait reconnaitre les meilleurs poissons que proposent les plongeurs. En revanche, mon père est un piètre pêcheur, rentrant souvent bredouille, et ses distractions se réduisent essentiellement à la lecture et aux courriers qui le relient au monde.

Mais, il a découvert l’art marquisien, en plein renouveau à cette époque, qu’il admire et dont il devient friand. Il visite les modestes établis où travaillent ces grands artistes méconnus, munis souvent d’une simple baleine de parapluie pour creuser avec précision le tendre bois de rose. Cette passion le conduit à commander et à acquérir auprès des sculpteurs de l’île de magnifiques pièces. Très tôt, j’ai ainsi vécu, entourée de coupes, plateaux, pilons, herminettes, casse-têtes, aux courbes harmonieuses et au mystérieux symbolisme. Les yeux immenses des tikis semblent ne jamais m’avoir quitté du regard, et veillent sur moi depuis lors comme ils ont veillé plus tard sur mes frères.

Un Tiki du village de Hane aux Marquises ©Joël Fourmier

Un Tiki du village de Hane aux Marquises ©Joël Fourmier

Devenue adulte, je me suis entourée de ces vestiges du passé et je me suis toujours efforcée de les garder auprès de moi. Au point de souffrir terriblement lorsque les aléas de la vie ont parfois conduit mes parents à s’en séparer. À chaque occasion, j’ai vécu le simple fait de les voir partir auprès d’inconnus -qui ne pouvaient en mesurer l’inestimable valeur- comme un arrachement alors que mes parents trouvaient naturel d’offrir généreusement ces souvenirs, comme eux-mêmes l’avaient vu faire si souvent en Polynésie.

Le soir, à Hane, dans ma prime enfance, on s’éclaire encore à la lampe à pétrole qui troue la nuit noire et nous relie au manteau des étoiles scintillantes. Parfois, il y a de longues conversations entrecoupées de rires, des airs de guitare ou le battement du toere. Mais souvent aussi, c’est le silence et la mélancolie qui prennent aux entrailles… Mon père se lasse petit à petit de cette vie frugale et routinière. Un petit frère marquisien est né un an après moi, et le baroudeur a sans doute commencé à s’interroger sur l’avenir et le sens de sa vie. Rester ? Partir ? Rentrer ? Fuir encore ? Seul ou en famille ? Comment s’adapteront-ils ? Comment seront-ils accueillis ? J’imagine que sa décision de revenir en France a été compliquée. Avertis, les grands-parents, depuis Taiohae, ont demandé à garder au moins un motua, selon la coutume, ce que mon père a refusé. Ma mère n’a pas hésité elle. Avec ses deux petits demis, elle est montée derrière son homme sur le paquebot vers Marseille, quittant les Marquises qui l’avait vu naître et grandir, sans projet de retour, seulement guidée par son instinct et un irrésistible appétit de vivre.

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