Histoire d’Outre-mer : Grand angle sur les Chinois de Polynésie, « qui participent au dynamisme culturel »

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©Tahiti Infos

Cette semaine, les quelques 1,3 milliards de Chinois dans le monde ont fêté le passage dans la nouvelle année. Le Singe de feu est venu chassé la Chèvre de bois. En Polynésie française, où la Communauté chinoise est prépondérante et fait partie du patrimoine culturel, les festivités ont commencé ce lundi et se clôtureront le 20 février avec le défilé des lanternes. Sur ce territoire d’Outre-mer, les Chinois ont débarqué au XIX° siècle et se sont, au fil des décennies, intégrés à la vie polynésienne. Alexandre Juster, chroniqueur Culture & Histoire d’Océanie pour Outremers360, nous raconte leur arrivée, les pourquoi de leur présence et les débuts difficiles d’une communauté devenue incontournable en Polynésie française. 

« La Nouvelle Année chinoise sera célébrée du 16 au 18 février par des tirs de pétards devant les habitations des Chinois » voilà ce qu’on pouvait lire au début de l’année 1893 dans le Bulletin officiel de Tahiti.

Si quelques Chinois, au gré des désertions et des désirs d’aventure, sont arrivés à Tahiti dans la première moitié du XIXè siècle, il faut attendre 1864 pour que le Commissaire impérial De la Richerie – régissant avec la Reine Pomare IV le protectorat sur Tahiti en vigueur depuis 1842- signe l’arrêté autorisant « l’introduction de 1000 sujets chinois en Océanie française, pour être employés à des travaux agricoles ». De la Richerie accepte ici les demandes de William Stewart, le mandataire écossais de la « Tahitian cotton and coffee plantation company », ce vaste projet agricole de 1000 hectares situé au sud de Tahiti, à l’emplacement actuel du golfe d’Atimaono. Le commissaire impérial voit là l’occasion de donner enfin l’impulsion à un véritable développement du protectorat. Le 28 février 1865 débarquent les 329 premiers travailleurs chinois dans la plantation de coton. Les Chinois, célibataires, sont originaires de Canton, parlant le hakka. Cette immigration est considérée par les autorités de l’époque comme un phénomène temporaire puisque les ouvriers chinois doivent être rapatriés en 1871.

Les Chinois arrivent à Tahiti au XIX° siècle afin d'être employés à des travaux agricoles ©Reva Tahiti

Les Chinois arrivent à Tahiti au XIX° siècle afin d’être employés à des travaux agricoles ©Reva Tahiti

Au total, près de 1000 « coolies », des travailleurs agricoles s’épuisent au travail, dans des conditions proches de l’esclavage, durant sept longues années sur cette plantation. La vie y est rude, les tensions ente les travailleurs palpables, les rixes sont fréquentes. En 1869, un mort est à déplorer dans une de ces bagarres ; un certain Chim Soo Kung se déclare coupable et est guillotiné. Entre 1873 et 1878, les “coolies” restent sans emploi en raison de la faillite de l’entreprise de Stewart. Suite aux rapatriements et aux nombreux décès survenus, la population chinoise recensée décline, passant de 1015 personnes en 1867 à 447 en 1881 et 320 en 1892. A Papeete, les Chinois deviennent commerçants, restaurateurs, menuisiers, maraîchers, alimentant le marché de Papeete. Ils parviennent à acquérir petit à petit tous les terrains y attenant pour y établir leur habitation et leur commerce.

Tous les ans, la Communauté chinoise de Polynésie française fête son Nouvel An. De nombreux Polynésiens y prennent part, les frontières entre cultures ayant pratiquement disparues ©Tahiti Infos

Tous les ans, la Communauté chinoise de Polynésie française fête son Nouvel An. De nombreux Polynésiens y prennent part, les frontières entre cultures ayant pratiquement disparues ©Tahiti Infos

Mais les commerçants français redoutent, comme ils l’appellent, « l’invasion céleste ». En 1887, seulement 23 Chinois sont commerçants à Papeete et on ne compte en 1892 que 275 Chinois à Tahiti et Moorea, 34 aux Iles Marquises, 10 aux Gambier et un seul aux Tuamotu ! La xénophobie à leur encontre est forte, les décrets promulgués leur infligent de lourdes taxes. C’est pendant cette période (1890-1904) que l’immigration chinoise renaît lentement. Les nouveaux venus arrivent malgré eux à Tahiti, après avoir trouvé porte close aux Etats-Unis ou en Australie ou s’en être fait expulser. Sans le moindre sou en poche, ils travaillent comme journaliers sur les docks, ouvrent ensuite un restaurant, puis un magasin et font fortune rapidement. On le voit, les engagés chinois sur la plantation dAtimaono, pauvres et analphabètes, laissent la place à des hommes dynamiques, issus d’un milieu privilégié. Mais il faut attendre 1907 et l’arrivée des premières femmes pour que se créée une véritable communauté. Leur arrivée empêche les mariages mixtes de la première génération, permettant de reconstituer les familles traditionnelles.

Chim Soo Kung se déclare coupable de la mort d'un homme lors d'une bagarre, en 1869. Il sera guillotiné ©Tahiti Heritage

Chim Soo Kung se déclare coupable de la mort d’un homme lors d’une bagarre, en 1869. Il sera guillotiné ©Tahiti Heritage

De 1907 à 1914, 2500 Chinois débarquent à Tahiti (peuplée de 12000 habitants) malgré les dispositions plus contraignantes de l’arrêté du 13 août 1908 qui exigeaient une caution de tout immigrant non agriculteur. Les enfants, nombreux, suivent les cours des écoles chinoises des associations. Education, mariage, religion, enterrement, sont autant de distinctions profondes qui permettent à la minorité asiatique de demeurer solidaire et profondément homogène. L’arrivée de Mao au pouvoir en 1949 écarte toute idée de retour possible, les Chinois de Tahiti prennent conscience que leur avenir se trouve dans ces îles. La reconnaissance par Charles de Gaulle de la Chine Populaire en 1964 entraîne la fermeture des écoles chinoises, et les élèves, convertis, suivent leur scolarité dans les écoles catholiques.

Le Temple Kanti, à l'entrée Est de Papeete, est un des hauts lieux de la Communauté chinoise polynésienne ©Tahiti Heritage

Le Temple Kanti, à l’entrée Est de Papeete, est un des hauts lieux de la Communauté chinoise polynésienne ©Tahiti Heritage

En 1973, la naturalisation des Chinois est généralisée les derniers droits et taxes qui leur étaient imposés sont annulés. Les descendants de ces premiers immigrés qui ont vu leur patronymes francisés participent aujourd’hui au dynamisme culturel, associatif de la Polynésie française et, grâce à la volonté de responsables d’associations culturelles, on a pu assister dans les années 90 à une renaissance des traditions et coutumes chinoises se traduisant notamment par le renouveau de la fête du jour de l’an chinois. Une occasion pour tous les Tinitō, les chinois de Polynésie française, de se retrouver et de célébrer leur triple culture, chinoise, polynésienne et française.

Alors, encore une fois, Bonne année du singe à tous, Kung hi Fat Choy ! (félicitations et prospérité)

Alexandre Juster, Ethnolinguiste, Responsable des Cours de Civilisation polynésienne à la Délégation de la Polynésie française à Paris.

Pour aller plus loin :

Anne-Christine Trémon, Chinois en Polynésie française : Migration, métissage, diaspora, Société d’ethnologie, 2011

Bruno Saura, Tinito: La communauté chinoise de Tahiti : installation, structuration, intégration, Au vent des îles, 2013

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