Histoire & Culture d’Océanie : Voyage en terres de malentendus culturels avec Alexandre Juster

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En découvrant Wallis et ses hommes, les Tahitiens crurent d’abord à des êtres surnaturels envoyés par le dieu ‘Oro ©DR

Du mythe de la « Vahine » en Polynésie au présumé « cannibalisme » Kanak, en passant par la mort de James Cook à Hawaii ou la confusion médiatique autour de la cérémonie du Kava royal à Wallis, de nombreux malentendus culturels sont apparus dès les premiers contacts entre Océaniens et Européens. Alexandre Juster, chroniqueur Histoire & Culture d’Océanie pour Outremers360, nous explique les origines de ces « profonds écarts de schémas mentaux » qui empêchent « de voir en l’autre la sincérité de son identité culturelle ».

Dès que les habitants des îles océaniennes ont découvert les occidentaux, de nombreux malentendus culturels sont apparus en filigrane de leurs échanges. Ces malentendus, inhérents à l’altérité, ne trouvent pas leur origine dans de subtiles variations culturelles mais réellement dans de profonds écarts de schémas mentaux. Ces malentendus culturels furent souvent, par la suite, amplifiés et modifiés par le prisme de la colonisation et de l’évangélisation. Par le manque d’un inventaire des concepts océaniens et des logiques culturelles qui leur sont propres, de nombreux explorateurs, missionnaires, journalistes et anthropologues européens se sont laissés berner par cette culture si éloignée de la leur. La dernière en date étant la méprise autour du comportement de François Hollande lors de la cérémonie du kava à Wallis en février dernier. Alors qu’en réalité, le Président respectait scrupuleusement les traditions en frappant dans ses mains à l’annonce de son nom. De nombreux média ont vu là une marque d’autosatisfaction.

François Hollande, lors de sa visite à Wallis et Futuna, a participé à la cérémonie du Kava royal, donnant lieu à une confusion culturelle et médiatique ©AFP

François Hollande, lors de sa visite à Wallis et Futuna, a participé à la cérémonie du Kava royal, donnant lieu à une confusion culturelle et médiatique ©AFP

S’il y a un objet océanien qui fut pendant longtemps signe de méprise sur son utilité, c’est bien la « hache ostensoir » kanak, appelée sio en nengone, à Maré ou encore bwa vaïk, « le casse-tête lithique » en némi, parlé dans la région de Hienghène. Ce magnifique objet rituel est devenu au fil des décennies et de la construction de l’image occidentale du « canaque cannibale », une arme servant à découper les victimes lors de supposés banquets anthropophagiques. Le malentendu autour de cet objet repose sur le goût supposé pour les Kanak pour la chair humaine. Le cannibalisme fut en Nouvelle-Calédonie l’acte le plus pétri par la propagande coloniale, dont l’acmé fut atteinte en 1931 à l’occasion de l’Exposition coloniale de Paris. Des Kanak furent exposés comme « anthropophages » dans l’enclos de cases censé représenter leur « milieu naturel », au jardin d’acclimatation du Bois de Boulogne.

Peu répandu, il s’agissait plutôt d’un acte rituel que gastronomique, perçu comme un transfert de pouvoir et de la force du guerrier tué vers son vainqueur. On ne peut que regretter la profusion de descriptions de cannibalisme rapportées soit par les observateurs ou par les missionnaires. Les premiers avait relevé dans de nombreux récits des passages de cannibalisme – tout comme dans les contes de Perrault. De plus, dans la littérature orale océanienne, l’acte de manger est une métonymie pour l’acte sexuel. Quant aux missionnaires, on peut comprendre facilement que, désireux de prouver à leur hiérarchie leur efficacité et l’utilité de leur présence, ils éprouvèrent le besoin d’exagérer les faits.

Une "hâche ostentatoire" exposée au Musée du Quai Branly ©DR

Une « hache ostentatoire » exposée au Musée du Quai Branly ©DR

Pour revenir à notre hache ostensoir, improprement appelée ainsi depuis le XVIIIè siècle en raison de sa ressemblance avec l’ostensoir du culte catholique, il s’agit donc d’un objet rituel, non sacré, brandi par les chefs lors de discours et servant de support à la parole. Instrument de parade, marquant la dignité des chefs, cette hache servait également, d’après Maurice Leenhardt, lors de cérémonies destinées à faire tomber la pluie. On les utilisait alors symboliquement pour frapper le soleil,  l’astre asséchant, et pour appeler la pluie de façon à précipiter la croissance des plantes. On s’en servait également pour couper la tête des défunts lors de cérémonies mortuaires, là encore dans un usage plus rituel et symbolique que technique.

C’est le navigateur d’Entrecasteaux qui a, le premier, décrit en 1793 cette hache ostensoir comme servant à découper les corps humains. En vérité, le navigateur fut témoin d’une répartition des parties du corps d’un guerrier abattu au combat, répartition indiquée par la dite hache. En réalité, sa fonction première est d’élever le prestige de l’orateur qui la brandit, ou de rendre invincible le guerrier qui s’en pare au combat. La hache ostensoir présente à son sommet un disque taillé dans la néphrite. La base du manche, couvert de poils de roussette tressés, est constituée d’une demi-noix de coco recouverte de tissu d’écorce battue. Cet objet était au centre d’un intense réseau d’échange et d’alliance. La pierre verte servant à la fabrication de la lame des haches était extraite de carrières de néphrite, au sud de la Nouvelle-Calédonie, à Ngwêê (l’Ile Ouen), puis amenée vers le sud à Kwênyii (l’Ile des Pins) ou vers le nord-est aux îles Loyauté où elle était notamment polie pour devenir tranchante sur sa périphérie.

Les premiers contacts entre les Tahitiens et le capitaine Samuel Wallis ne furent pas paisibles et pacifiques. Ils donnèrent lieu à la construction du mythe de la Vahine, renforcé par les récits de voyages de Louis Antoine de Bougainville ©DR

Les premiers contacts entre les Tahitiens et le capitaine Samuel Wallis ne furent pas paisibles et pacifiques. Ils donnèrent lieu à la construction du mythe de la Vahine, renforcée plus tard par les récits de voyages de Louis Antoine de Bougainville ©DR

Alors que la mauvaise interprétation de l’usage de cet objet de prestige ô combien symbolique provient des Européens, il y a eu également chez les Océaniens de nombreux malentendus face à la culture de l’Autre. Ainsi, le 19 juin 1767, Wallis et ses quelques 150 hommes d’équipage à bord du Dolphin aperçurent Tahiti. Ils étaient partis le 22 août 1766 de Plymouth. Les Tahitiens découvraient alors, pour reprendre Ségalen, les hommes à la « peau blême ». Ils crurent tout d’abord faire face à des êtres surnaturels, envoyés par ‘Oro, le dieu de la guerre et de la fertilité.

Celui-ci avait des disciples qui formaient la confrérie des àrioi, à la fois orateurs, prêtres, guerriers et comédiens ambulants. Leurs spectacles servaient à galvaniser le pouvoir des dieux pour accroitre la fertilité. C’est pour cela qu’il y figurait de nombreuses scènes érotiques. Ainsi, là où les Européens pensaient assister à des danses pornographiques les invitant à avoir des relations sexuelles, ils étaient plutôt des témoins – actifs – de rituels fertilisateurs. Le tonnerre, la foudre et les éclairs étaient pour les Tahitiens des signes de manifestations de ‘Oro. Lorsque le 24 juin 1767 les hommes de Wallis, se sentant menacés, utilisèrent leurs mousquets et leurs canons dans la baie de Matavai, ils furent perçus comme des êtres terrifiants, surnaturels, soufflant dans leurs propres armes (fusil se traduit en tahitien par pupuhi, venant de puhi : cracher) pour en faire sortir du tonnerre, des éclairs et des pierres qui tuaient beaucoup de gens.

Les Tahitiens, pour sceller la réconciliation avec les vainqueurs de cette bataille navale, offrirent des jeunes filles aux Anglais, comme il était d’usage entre vaincus et vainqueurs. Les enfants qui pouvaient naître de telles unions créaient des liens entre les différents lignages (en Europe, Anne d’Autriche, âgée de 10ans,  ne fut-elle pas fiancée pour des raisons politiques à Louis XIII). Les Anglais, qui ne comprenaient pas ces subtiles actions diplomatiques, ne se délectaient pas moins de ces « présents » ; mais ces jeunes filles, livrées à ces étrangers sans doute liés à ‘Oro, ou à des ancêtres étaient terrifiées en plus d’être dégoûtées par ces hommes sales, scorbutique, couverts d’ulcères et aux gencives purulentes sertissant des dents déchaussées. Désirant faire fuir ces hommes habillés bizarrement, se déplaçant sur d’énormes pirogues sans balancier, et voulant anéantir leur force sacrée, des femmes àrioi montrèrent leurs parties génitales dont le but affiché était de les tourner en dérision et de les humilier. Mais là encore, l’effet produit fut tout autre et nos scorbutiques là encore ont mal interprété ces marques d’hostilité.

Le capitaine James Cook assiste à un sacrifice humain à Tahiti ©DR

Le capitaine James Cook assiste à un sacrifice humain à Tahiti ©DR

La mauvaise interprétation de marques d’hostilités fut fatale quelques années plus tard à James Cook… Rappelons les faits. La seconde arrivée du Resolution à Hawaii en janvier 1779, correspondit dans le temps et dans l’espace avec celle du dieu de la fécondité Lono (l’équivalent du ‘Oro tahitien). Dix mille Hawaiiens attendent Cook et l’accueillent comme un dieu. Acclamé sous le nom de Lono, il participe à des rituels païens dans différents lieux de culte. Cook quitte Hawaii, sans le savoir au même moment où Lono est rituellement mis à mort.

Hélas, faute à un mât de misaine brisé, le navire anglais doit faire demi-tour le 11 février. Au cours de cette escale forcée, des tensions apparaissent, Cook-Lono n’étant pas autorisé à rester. Cook va enchaîner les maladresses, parmi lesquelles la violation du heiau (sanctuaire) de Hikiau dont Cook utilise les palissades sacrées et les effigies divines pour faire du feu de bois, ou encore la tentative de prise en otage du chef Kalianopu’u, innocent, pour récupérer une chaloupe volée.  Dès lors la mort sacrificielle de Cook devient inévitable : son retour remet en cause le système religieux et politique ; Lono, dieu fertilisateur, doit céder la place et son pouvoir à Ku, dieu guerrier, et à son représentant humain : le chef Kalianopu’u. Cook est victime d’une confusion entre mythe et réalité. Sa mort est non seulement le résultat d’un malentendu culturel mais également la réponse à une agression de la part de Cook.

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Mort de James Cook à Hawaii ©DR

Ainsi les premiers contacts entre les Océaniens et les Européens oscillent entre malentendus, maladresses et agressions empêchant de voir en l’autre la sincérité de son identité culturelle.

Alexandre Juster, Ethno-linguiste, Responsable des Cours de Civilisation polynésienne à la Délégation de la Polynésie française à Paris

Pour en savoir plus :

Jean-François BARE, Le malentendu pacifique, éditions Hachette, 1985.

Bernard RIGO, Lieux-dits d’un malentendu culturel. Au vent des îles, 2013

Roger BOULAY, Les objets racontent… Arts kanak, éditions Grain de sable, Nouméa, 2004

Maurice LEENARDT, Les gens de la Grande Terre, Gallimard, 1953

Les "habitants du village canaque" de l'Esplanade des invalides devant la grande case 1889 Inv. 1998-6439-173 - Donateur : Laboratoire d'Anthropologie du Muséum Musée du quai Branly, Paris, France. ©DR

Les « habitants du village canaque » de l’Esplanade des invalides devant la grande case, 1889. Inv. 1998-6439-173 – Donateur : Laboratoire d’Anthropologie du Muséum. Musée du quai Branly, Paris, France ©DR

Cette exibithion de Kanak à Paris en 1889 fut la première d’une série d’exhibitions (Rouen, Marseille, Nogent-sur Marne,…) qui s’acheva en marge de l’Exposition coloniale de 1931 au Bois de Vincennes par une exhibition de « sauvages canaques » au Jardin d’Acclimatation où figura notamment l’aïeul du footballeur Christian Karembeu.

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