Histoire & Culture d’Océanie : « Cette division, basé sur les peuples et donc sur des idées racialistes n’est pas pertinente », Alexandre Juster

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Polynésie, Mélanésie, Micronésie… Ce sont les Européens qui ont créé de toute pièce, ex nihilo, ces trois appellations permettant de découper géographiquement mais également humainement et même « racialement » l’Océanie. Aujourd’hui les progrès en génétique, linguistique et archéologie conduisent à mettre hors jeu cette classification. Penchons-nous cette semaine sur la nécessité qui a conduit les savants à opérer cette distinction.

Jusqu’au XIXè siècle, les savants qui étudient les humains se nomment « naturalistes ». Pour eux, il convient d’étudier la nature universelle, divisée en trois catégories bien étanches : les plantes, les animaux, les hommes. On trouve là les botanistes Joseph Banks, Daniel Solander, compagnons de James Cook ou encore Philippe Commerson à bord de l’Etoile, qui participe au voyage de Bougainville. Ce sont là les disciples de Linné, au service du roi de Suède, et de Buffon, au service de Louis XV et créateur du Jardin des Plantes à Paris.

Pour ces hommes des Lumières, alors que le règne animal et végétal est pluriel, il n’existe qu’une seule espèce humaine, fruit de la volonté divine, où l’on rencontre des « variétés » de l’humanité. L’homme dans son ensemble, quelque soit sa couleur de peau se distingue de l’animal car il est doué de parole, de pensée. Pour Buffon, le lien social et la société expliquent l’existence de nations et de peuples plus ou moins « sauvages », plus ou moins « policées ».

Mais Buffon est fortement influencé par Dampier et Mendena. Le premier explore les côtes de la Nouvelle-Hollande (l’actuelle Australie) en 1688 et décrit les Aborigènes selon leur couleur de peau. Pour Dampier, leur aspect fait partie des plus « misérables » et « laids » du monde. Ces hommes sont dès lors figés dans une longue dévalorisation absolue, qui va durer presque trois siècles. Mendana a, lui, rencontré en 1595 les habitants des îles qu’il a nommées « îles Marquises ». Les habitants de Fatu Iva sont décrits comme « presque blancs », « robustes », de « toute beauté ». On encore loin de la vision, toute aussi fausse, des « Marquisiens cannibales ».

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Alors que les Tahitiennes sont, selon lui, si libres… il décrit les femmes les plus foncées d’une manière systématiquement insultante et méprisante. Aucune d’entre elles ne trouve grâce à ces yeux, qu’elles soient de Tanna, de Mallicolo ou de Nouvelle-Calédonie. Elles sont des « bêtes de somme », « défavorisées », « très laides »

Cette opposition dualiste, sombre/clair, est reprise par Buffon puis par Charles de Brosses en 1756 qui invente une « vieille race ». Elle a, selon lui, peuplé l’Australie. Il se croit obligé de nommer « Polynésie » l’ensemble des îles du Pacifique – connues et inconnues. L’idée de ce Français était de persuader qu’il existait un grand nombre d’îles « poly – nésie » encore à découvrir et qu’elles méritaient de mettre sur pied des projets d’exploration.

Puis c’est au tour de Forster, le naturaliste de Cook, d’opérer une distinction dans la zone pacifique. S’il est persuadé que « l’humanité est une grande famille » et qu’il emploie indifféremment le mot « race » ou « variété » sans vision raciste comme on peut l’entendre malheureusement encore aujourd’hui, il oppose les habitants selon leur couleur de peau. Il y relève deux grands ensembles. Il va créer des différences entre les hommes de l’actuel Vanuatu et les Kanak qu’il admire, il oppose, par son regard d’homme, les habitantes, les femmes, par leur couleur de peau. Alors que les Tahitiennes sont, selon lui, si libres… il décrit les femmes les plus foncées d’une manière systématiquement insultante et méprisante. Aucune d’entre elles ne trouve grâce à ces yeux, qu’elles soient de Tanna, de Mallicolo ou de Nouvelle-Calédonie. Elles sont des « bêtes de somme », « défavorisées », « très laides ».

Il va par ailleurs se servir de cette absurde échelle de valeur esthétique basée sur la couleur de peau lorsqu’il va se pencher sur les Polynésiens et classer les habitants, encore une fois sans arrière pensée racialiste, du « plus clair » vers le « moins clair », et du « plus beau » vers le « moins beau » Tahiti, les Marquises, Tonga, l’île de Pâques et la Nouvelle Zélande. Sans s’en rendre compte, il ouvre alors la voie à une dichotomie que les zoologistes et anthropologistes vont saisir au siècle suivant.

Cet acharnement à analyser, classer, inventorier répond à l’époque à la compétition que se livrent les naturalistes européens pour dévoiler au monde le grand système de la distribution divine de la nature universelle. Pour eux, l’homme trouve son origine en Europe, et c’est par la dégénération – causée par des conditions extérieures, notamment climatiques – qu’il est devenu noir.

Au siècle suivant, malheureusement, les physiologistes comme Cuvier, et les « anthropologues » et zoologues vont penser que ces populations ont été crées ainsi à l’origine et qu’elles descendent du singe. Les Révolutions sont passées par là, la nature n’est plus une création divine, l’unité du genre humain explose.

Broca, Cuvier vont s’évertuer à rendre la progression noir/jaune/blanc mesurable. La physiologie, l’anthropologie vont relever le degré d’angle facial, le volume du crâne, etc. Dès 1804, le géographe Malte Brun utilise le nom de « terres océaniques » pour cette cinquièmle partie du monde, une appellation choisie par défaut, sur des critères géographiques. Il y inclut la Polynésie de de Brosses, l’actuelle Indonésie, les Philippines.

Mais il inconcevable pour ces pseudo-savants de ne pas séparer de cet ensemble les « Négres des mers du sud » comme ils les appellent, dont la présence dans la région pose problème pour valider leur thèse. Celle-ci explique la venue de « peuples jaunes ou cuivrés » dans les îles polynésiennes par l’Asie et ses îles environnantes – Philippines. La présence de population à peau noire s’expliquant, selon eux, par leur venue depuis l’Afrique.

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Pour cela, Dumont d’Urville découpe en 1832 la région en trois parties dans le « Bulletin de la Société de géographie ». La Polynésie de 1756 est réduite pour laisser la place à une Mélanésie (îles des peuples noirs) qui comprend l’Australie, surmontée par une Micronésie –terme inventé par de Renzi en 1831. Et pourtant, il y également de nombreuses îles en Mélanésie et en Micronésie…

Le géographe de Renzi publie en 1836 « Océanie ou cinquième partie du monde » où il présente la cartographie et la géographie de la région qu’il découpe en 5 sous-ensembles : la Malaisie, la Micronésie, la Polynésie (ou Pléthonésie Tabouée), l’Océanie centrale (Nouvelle-Guinée, Salomon) et enfin l’Endaménie (Australie, Nouvelle-Calédonie et Mallicolo). Ce découpage fut bien trop complexe pour être retenu. De Renzi ne parvint pas à effacer celui qui fut proposé par Dumont d’Urville dont le succès repose sur l’opposition Mélanésie/Polynésie.

Cette division, basé sur les peuples et donc sur des idées racialistes n’est pas pertinente.
Le terme Micronésie et Mélanésie a été réapproprié par les habitants eux-mêmes. A la fin de leur mise sous tutelle américaine par l’Onu en 1990, Yap, Pohnpei, Chuuk et Kosrae ont créé le pays de Micronésie (ou encore Etats Fédérés de Micronésie). Pour la Mélanésie, le Papou Bernard Nairokobi écrit en 1980 le livre « the Melanesian Way ». Il ne faut pas non plus oublier la création d’un groupe régional, le « Groupe Mélanésien Fer de Lance», en 1986 par trois pays (Vanuatu, Papouasie – Nouvelle-Guinée, Iles Salomon) pour soutenir l’indépendance kanake.

Au final, seul le terme de Polynésie est peu employé localement – à l’exception de l’appellation exogène « Polynésie française ». Les contacts entre les différents pays de cette zone ne se font que de manière formelle et politique – par la création tardive en 2011 du « Groupe des Dirigeants Polynésiens ». C’est assez curieux, car seule cette région constitue une aire culturelle assez homogène – ne serait qu’au niveau de la linguistique. A ce propos, les langues papoues, mélanésiennes donc, n’ont aucun rapport avec les langues kanakes. C’est justement les langues, officielles, utilisées par les administrations (le français et l’anglais) qui forment un obstacle pour une intensification des échanges de la zone Pacifique.

C’est aux habitants eux-mêmes de dépasser le découpage bien commode de Dumont d’Urville, un découpage pas si anodin qu’il y parait !

Alexandre Juster, Ethno-linguiste, Responsable des Cours de Civilisation polynésienne à la Délégation de la Polynésie française à Paris

Pour en savoir plus :
Charles de BROSSES, Histoire des navigations aux Terres Australes, éditions Durand, 1756.
Annie BAERT, Le paradis terrestre, un mythe espagnol en Océanie, Editions L’harmattan, 1999
Roger BOULAY et alii, Cannibales et Vahinés, édition du Chêne, 2005
Jean-Marie TJIBAOU, « recherche d’identité mélanésienne et société traditionnelle », n° 53,Journal de la société des Océanistes, 1976
Serge TCHERKEZOFF, L’invention française des « races » et des régions de l’Océanie, Edition Au Vent des îles, 2008

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