Festival d’Avignon: Daniely Francisque, Fanm Flanm* sous la pluie, réussit à convaincre le public

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© Migail Montlouis-Félicité

Encore plus au faîte de son art que lors de sa précédente prestation dans « Cyclones » jouée avec Gloriah Bonheur, la comédienne martiniquaise Daniély Francisque porte à bout de bras et de voix le texte du dramaturge Haïtien, Guy Régis Jr « Moi, fardeau inhérent» présenté dans le off du festival d’Avignon. Un véritable cri qui déchire le voile nocturne.

Une femme seule, est plantée au plen mitan* de la nuit pour attendre un homme. Ce n’est pas un rendez-vous galant, et même si elle s’obstine, ce n’est pas pour la séduction. Son corps entier est « bandé » pour lui, pour lui arracher le cœur et l’âme, pour le soustraire au monde. Non pas à son monde, mais à l’humanité. Sa faute à lui, c’est d’avoir torturé sa fille, son enfant à elle.

Il y a tout d’abord le grand noir, et une voix off saisissante et dès lors on est happé. Le public s’accorde sur ses notes vocales. A aucun moment, le monologue nous lasse parce qu’il semble que nous devons entendre, comprendre et assimiler ce cri qui déchire le voile nocturne.

Et le personnage apparaît, vêtu comme un homme, presque l’ombre d’elle-même couvert d’une vieille veste en cuir et d’un pantalon. Les cheveux nattés. Et au fur à mesure, il se métamorphose, se met à nu, ôte ses vieux vêtements pour apparaître très féminine et juchée sur des escarpins rouges. Certes elle est anéantie mais encore debout pour survivre à la douleur qui étouffe son cœur, son esprit. Cependant elle reste vive et lucide pour nous dire son vécu, celui de son enfant chérie qui a malheureusement un jour rencontré cet individu vil et malfaisant.

Un drame qui émeut

Il y a dans cette prestation une succession de mots et de souvenirs brûlants, effrayants, émouvants et puissants. La femme invective, elle ordonne à l’homme de se montrer enfin face à elle parce qu’elle a décidé de son destin, elle l’a jugé défiant tout entendement et elle a voté sa mort… Et on la comprend, on la soutient, on retient notre souffle, on tressaille parce qu’on est toute cette mère meurtrie qui désormais résiste avec ce bleu à l’âme.

Cette femme est l’orage lui-même, telle une déesse en furie, elle brandit son glaive avec la force de l’éclair qui détruira ce déchet de la surface de la terre. Et on se prend à l’aimer, à vouloir être elle. Parce que non seulement, Daniély Francisque sublime le texte mais elle nous fait plonger dans un drame qui nous touche.

Daniély Francisque - Avignon 2019
Confondant de vérité

Au fur et à mesure de sa plaidoirie, telle une avocate (sans doute celle du diable) elle justifie sa décision. Et tout compte fait, les mots ne lui suffisent pas, elle nous prend à témoins, et dos au public, définitivement on arrive au drame. Elle nous mime, follement, entièrement la scène du viol d’une partie de sa chair, qui l’a mené au bord du précipice, celui sans doute de la folie. Les gestes, les vocalises, les mots crus, les ombres, les intentions se révèlent et c’est long, c’est précis, c’est confondant de vérité.
Sa voix tantôt saccadée, puis rugissante nous fait entendre le verbe de l’assassin condamné. Et la lumière du créateur et régisseur de lumières Jean-Pierre Népost intensifie le drame, faisant apparaître les ombres de son corps semblables à un rapace qui broie sa victime. La musique de Eddy Francisque et les costumes de Laura de Souza forgent également l’intensité du spectacle.

C’est saisissant et là votre esprit se confond au personnage, se substitue à la victime également, et puis encore votre souffle s’accorde à celui de la tragédienne. Parce qu’au fond vous savez que cela n’arrive pas qu’aux autres.

Une pièce majeure

Le texte de Guy Régis Jr est une pièce majeure et ici elle résonne comme cette parole libérée des femmes qui ont subi la violence, de celles qui ont témoigné de la brutalité du mâle, de l’influence brutale du mal dans leur vie. L’héroïne avait débuté son monologue par « Moi,  femme en personne, Je le terrasserai, Celui-là- Je l’effacerai », sa solitude reste son seul bouclier face à la calamité.

Elle décrit ce qu’elle sera face à la bête : « Mon beau je te serai amère. Je te serai orageuse, dégoûtante, répugnante, nauséeuse, pestilentielle, putride, avariée. Mon beau je souhaite que tu me rejettes, me vomisses. Et moi aussi que je te vomisse. Charogne ! Toi, la vermine ! Sors, viens mon beau. »

Porte-parole des enfants blessés
« Moi, fardeau inhérent » est un plaidoyer, une défense passionnée qui recourt à la justice, celle personnelle du personnage mais au bout du compte, son intention nous paraît légitime. Et c’est là que notre humanité se mêle à notre animalité qui est de protéger, vaille que vaille, ceux qui nous sont les plus chers, les fruits de nos entrailles, nos enfants.
Et la voix off, conclue cette performance. Et alors l’artiste, la femme Daniély Francisque devient porte-parole de tous ces enfants blessés, de toutes ces petites filles ou petits garçons qui ont rencontré le prédateur destructeur. Elle est la solution à la déchirure, elle est la clameur aux non-dits, elle donne la voie pour se délivrer des blessures trop souvent terrées. Et enfin, elle nous invite à ne plus laisser nos petites filles seules sur le chemin du danger de rencontrer l’innommable.

C’est véritablement une création pédagogique, et si difficile qu’elle soit, elle peut être un support pour prévenir la violence envers les enfants et les femmes.
Ici, à Avignon le temps du Festival Off, Daniély Francisque a brûlé les planches du théâtre le Train Bleu et réussi à convaincre le public, et celui-ci a compris le rendez-vous. Il en fallait de la témérité pour porter cette pièce, et la dame en a et l’a démontrée dans cette exceptionnelle performance !

Migail Montlouis-Félicité

*Fanm Flanm – femme flamme
*Plen mitan – milieu de la nuit

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