Culture en Polynésie : Pour sauver le « Haka » marquisien, un collectif d’artistes lance une campagne de crowdfunding

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©Grégory Boissy / Welcome-Tahiti.com

Un collectif composé de 82 artistes des îles Marquises a lancé une campagne de crowdfunding afin de « sauver le Haka guerrier » de l’archipel, situé dans la partie Nord de la Polynésie française. Ces fonds serviront notamment à financer la réalisation de cinq vidéo-clips et d’un documentaire de 52 minutes.

« Nous sommes marquisiens et fiers d’être les héritiers d’un peuple qui a failli disparaître vers la fin du 19ème siècle » écrit le collectif « Te Tuàka / Te Tuàna ». Plus précisément, « l’objet du projet » est « de perpétuer les chants et danses traditionnels marquisiens, au sein de la nouvelle génération » par la réalisation de cinq vidéo-clips et d’un documentaire culturel de 52 minutes, le tout entièrement réalisé aux îles Marquises.

« Il est de réputation notoire que notre culture est la plus marquée de l’ensemble des 118 îles composant la Polynésie française. A Tahiti, là où sont concentrés les hôtels et pensions de familles, chaque accueil est organisé à la mode marquisienne », poursuit le collectif. « Pour autant, nous constatons aussi que, au fur et à mesure que le temps passe, nos chants et danses ancestrales (dont le fameux Haka, connu grâce aux All Blacks) perdent de leurs substances et empruntent de plus en plus de gestes aux danses de Tahiti, alors que ceux-ci sont très différents. Les mélodies marquisiennes sont parmi les plus belles du Pacifique. Ce constat provient de touristes européens eux-mêmes qui viennent par centaines nous rendre visite. Mais voilà, en tant que marquisiens, nous nous devions de rétablir l’ordre des choses en rappelant à nos jeunes que notre culture est trop importante pour qu’elle soit dévaluée au profit des danses tahitiennes ». Notons qu’en termes de traditions orales, si la danse du haka est la plus connue, la culture marquisienne recense plus de 77 danses et autant de costumes, dont le Hakamanu, ou danse de l’oiseau (voir encadré).

©Grégory Boissy / Welcome-Tahiti.com

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Ce projet de sauvegarde et de valorisation de la culture marquisienne, le collectif « Te Tuàka / Te Tuàna » le prépare depuis déjà 9 mois. « Comme pour tout projet de ce genre, il nous aura fallu beaucoup de temps pour : faire appel aux nouveaux talents marquisiens, répondre à leurs questions, mais surtout pour composer les 5 titres, faire corriger les paroles puis enregistrer les dite compositions ». « En amont, il s’agissait également d’évaluer le budget prévisionnel établi en fonction de plusieurs critères incontournables que sont : la disponibilité des artistes et des intervenants pour la réalisation des clips et du documentaire, les moyens de déplacement inter-îles sur une superficie d’environ 1050 km2 ». Les déplacements inter-îles peuvent vite faire grimper un budget, notamment en raison d’aléas comme la météo ou les « pépins » techniques. « Si tout se passe bien, le coût pour les déplacements serait de 690 euros environ. Un rien suffit à grever le budget, avant même d’avoir commencé à capter la moindre image ». Ce budget peut alors monter à 1 190 euros (par personne).

©Danee Hazama

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Si le collectif se tourne aujourd’hui vers le public, hexagonal notamment, il a déjà reçu le soutien des élus marquisiens tels que « Joseph Kaiha, Etienne Tehaamoana ou encore Benoît Kautai, pour la culture locale et leur jeunesse. Les grandes îles (Nuku Hiva, Hiva Oa et Ua Pou), tout comme les petites (Tahuata, Fatu Hiva et Ua Huka) encouragent l’esprit d’initiative ». Les premiers repérages pour les tournages auront lieu du 30 mars au 15 avril et le collectif souhaite terminer la partie réalisation et production avant septembre 2018. « Une équipe de tournage, menée par Mata Nganahoa (instigateur du projet), filmera des artistes chanteurs et, ou musiciens sur leur propre île. Lors de chaque tournage, ils chanteront et joueront réellement avec un micro et leur instrument de prédilection avec, en arrière-plan, un paysage représentatif de leur île respective ». Le collectif a notamment fait appel au réalisateur tahitien Manuarii Bonnefin et espère également diffuser son documentaire culturel au prochain Festival international du Film documentaire Océanien (FIFO).

©Tahiti-Traveler

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Pour se faire, le collectif « Te Tuàka / Te Tuàna » appelle donc à la mobilisation du public afin de « rétribuer les différents intervenants dans des proportions raisonnables et bien loin de montants habituels pour ce genre d’opération. Le but étant, bien évidemment de créer de la qualité, tout en maîtrisant nos dépenses. Chaque euro obtenu sera réinjecté dans l’économie locale polynésienne ; marquisienne avant tout », assure le collectif. Pour faire un don au collectif « Te Tuàka / Te Tuàna », c’est ici.

4 questions à Mata Nganahoa, créateur du projet « Te Tuàka / Te Tuàna » :

Le Hakamanu (une des nombreuses danses ancestrales marquisiennes) vient d’une légende qui raconte l’amour impossible entre une princesse des îles du nord et un guerrier d’une vallée isolée du sud. Quelles sont les différences culturelles entre les Marquises du Nord et les Marquises du Sud ?  

La légende du Haka (danse) manu (prononcé « ma-nou »), de l’oiseau donc, est considérée comme un conte que l’on se transmettait de père en fils, de mère en fille. Ici, elle met en exergue l’importance autrefois de bien connaître les rites traditionnels. Il en fut de même pour tout ce qui avait attrait aux coutumes et traditions. Chaque tribu avait son mode de fonctionnement, et à l’intérieur, chaque clan qui la composait avait également ses principes, sa fierté, voire même sa manière de parler. Il n’y a pas réellement de grandes différences culturelles entre les deux pôles, si ce n’est que la langue usitée. On dirait plutôt que des nuances existaient bel et bien entre toutes les vallées, du nord et du sud.

Comme dans les campagnes françaises ou encore le « slank » américain, les marquisiens avaient leurs mots à eux, propres à telle ou telle autre île. A l’écoute, on reconnait aussitôt l’île de provenance d’un individu. Voici quelques exemples : Sur les îles du groupe nord que sont : Nuku Hiva, Ua Pou et Ua Huka, on utilise le mot « haè » pour désigner la maison. Au sud (Hiva Oa, Tahuata et Fatu Iva), le « h » de « haè » («  ha-é ») devient « faè » (« fa-é »). Cette première consonne est d’ailleurs la marque « de fabrique » du sud. On dira, par exemple : « fiti » pour dire « monter » (« hiti » donc au nord) ou encore « Fatu » (« Fa-tou ») pour dire Dieu, le Père (« Hatu » (« Ha-tou ») , au nord. En revanche, il existe des mots qui ne sont utilisés que dans un pôle ou l’autre. Prenons le mot « chien » que l’on traduira par « Peto » (prononcé « pé-to ») au nord. A Hiva Oa, en revanche, on dira plutôt : « Nuhe » (« Nou-hé »).

Enfin, dans le domaine artistique, patrimoine oral, certains styles de danses sont qualifiés différemment, toujours selon l’orientation cardinale. A Nuku Hiva, la danse ancestrale se nomme « Haka-puaka » (« Haka-Poua-ka »), la fameuse danse du cochon. Mais au sud, celle-ci est appelée : « Mahohe » (« Maho-hé »). Ou encore le « Riku Hi » du nord (danse au rythme saccadé où les femmes sont assises en position du tailleur, tandis que les hommes se tiennent debout, à l’arrière, formant ainsi deux rangées face à  face). A Tahuata, elle deviendra : « Tapeà ». Idem pour le chant des anciens, le « Ruu » (« Rou – ‘ou ») du nord, se transformera en « Rari ».

En plus des îles Marquises et de la Nouvelle-Zélande, dans quelles îles du Pacifique retrouve-t-on encore cette danse ? 

Le haka est pratiqué à travers toute l’Océanie, des Fidji à Hawaii, en passant par la Nouvelle-Zélande et la Polynésie française. Il va sans dire que cette danse guerrière, à l’origine, revêt un caractère quasi-religieux   pour tous les peuples du Pacifique. La zone, dite « polynésienne » recense environ 7 styles de haka, et à chacun son rythme. Toutefois, celui des îles Marquises se différencie des autres, en ce sens qu’il se pratique à l’aide de tambours, les « pahu » (« Pa-hou ») de tailles différentes. Du coup, le rythme habituel du clappement sur les cuisses, à la manière des All Blacks (un clappement par rythme à trois temps), devient un clappement régulier et linéaire, ce qui accroît l’engouement des danseurs et danseuses marquisiens. Par la même occasion, des paroles saccadées et rythmées sont adaptées à ce rythme spécial. Cependant, il convient d’expliquer le sens réel du mot « haka ». Au Henua Enana, il est utilisé à tout va pour désigner la danse d’intimidation, de guerre. Pourtant, ce terme désigne le verbe transitif « faire » quelque-chose ou le mot « travail ». Par contre, dans la danse, il désignait l’ensemble des 77 styles de danses différentes, et non pas exclusivement celle de la guerre. Reprenons l’exemple de la danse de l’oiseau appelée «  Haka – manu ». Il veut bien dire « Danse (« haka ») et « manu » (oiseau)). Idem pour la danse du cochon, dit « Haka-puaka » (« puaka » (prononcé : « poua-ka »). On constante donc bien que le terme « haka », ici, signifie tout simplement la danse, en général.

Les All Blacks ont, vous le dites, permis la notoriété du Haka. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de réappropriation, de transformation et dénaturation à long terme de cette danse ?  

Les haka (nous insistons sur le pluriel) ont déjà été transformés et ce, à maintes reprises mais aussi n’importe comment. On l’observe à travers les festivals marquisiens de ces 20 dernières années, l’évolution est flagrante et pas toujours à l’avantage du style. Mais le problème, c’est que, pendant que nous, marquisiens, nous copions palment le haka maori, tout le reste du Pacifique nous imitait et nous empruntait même notre « haka-toua » (la danse d’intimidation).

D’ailleurs, durant le dernier festival des arts marquisiens (qui s’était tenu sur l’île de Tahuata, au sud) en décembre dernier, le directeur de l’académie marquisienne, Toti Teikiehuupoko avait lancé cette remarque forte juste : « Pourquoi on imiterait les danses des autres, alors que nous en avons encore en « stock » car c’est là qu’il faut puiser ! ». Et notre comité, et le projet en général, s’inscrit dans cette démarche de réhabilitation de nos danses ancestrales.

©Danee Hazama / Welcome-Tahiti.com

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Mais il est évident que le « haka-toua » évoluera encore, à conditions que le socle reste celui des anciens. Aujourd’hui, on danse pour bouger, voire presque même pour faire du sport. Ce n’est pas cela le « hakatoua », ni aucun autre haka d’ailleurs. Si réappropriation il devait y avoir, il serait plutôt du côté des fondamentaux. Les bases car sans cela, on finira par dire que le rock’n’roll ou le rap ont toujours fait partie du haka. Inenvisageable, à mon sens. Un sentiment que partagent les académiciens. Je précise quand-même qu’il ne s’agit pas de cloîtrer les haka marquisiens, ou de les rendre élitistes. Au contraire, nous souhaitons que la jeunesse marquisienne la redécouvre, la réadapte mais pas en se calquant sur les danses tahitiennes ou européennes.

Vous opposez beaucoup la culture marquisienne à la culture tahitienne: quels sont les liens historiques entre ces deux cultures ? Au-delà de la langue, quelles sont les autres spécificités ?

L’opposition est tout d’abord, d’ordre naturel puisque la culture artistique (chants et danses) tahitienne est de, par essence, très différente de la nôtre. Elle se situe au niveau des sons, des consonances linguistiques, des mélopées et les légendes, sans oublier des rythmes. Il ne faut pas y voir, là, une démagogie, mais une réalité attestée par des recherches archéologiques et anthropologiques. Dans l’histoire des poussées migratoires dans la région Pacifique, les marquisiens ont investi la Polynésie orientale avant le peuplement de Tahiti et des îles voisines (124 à 150 avant notre ère pour les îles Marquises et vers 300 de notre ère pour Tahiti).

©Grégory Boissy / Welcome-Tahiti.com

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Ils venaient de l’ouest en pirogue, et ont constitué un point important de dispersion, voire même seraient à l’origine de la colonisation de la Polynésie orientale. Dans sa structure linguistique, le marquisien ressemble à la langue de Nouvelle-Zélande, des îles Cook, du pascuan (langue de l’île de Pâques), et plus spécialement de l’hawaïen. Toutefois, les tahitiens avaient, de par le passé, leur propre danse d’intimidation, que l’on retrouve d’ailleurs à Huahine, une des îles-sous-le-vent. On assiste à l’une de cette prestation dans le film d’Alain Corneau « Le prince du Pacifique » avec Thierry Lermitte, Anitua Landé, François Berléand et Patrick Timsit. Cette danse s’appelle d’ailleurs le « fata » lequel veut dire « fier », ce qui sous-entend bien la notion d’affirmation. Mais ils n’ont pas de « pahu ».

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