Cinéma – Polynésie : Le film « L’Oiseau de Paradis » raconté par son réalisateur, Paul Manate

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Il devait être le premier long métrage cinématograhique tahitien à sortir en salle dans l’Hexagone, le 15 avril dernier. Mais la crise sanitaire liée au coronavirus a finalement eu raison des salles obscures et c’est en VOD que le film « L’Oiseau de Paradis » est sorti le 24 mai.

Pour l’occasion, son réalisateur, Paul Manate, nous raconte son film qui mêle le Tahiti moderne au Tahiti « mystique », « légendaire », « fantasmagorique ». « C’est une histoire de rédemption, mais aussi de « dévoration » : celle d’une âme par une autre, d’une culture par une autre, d’une identité par une autre ».

Outremers360 : Pouvez-vous dans un premier temps, nous raconter votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a mené à devenir réalisateur ? 

Paul Manate : Je n’ai pas fait d’école de cinéma. J’ai étudié à Sciences-Po Paris sans savoir vraiment quoi vouloir faire à part peut-être journaliste…ou basketteur… C’est dans l’équipe de basket de Sciences-Po que j’ai eu ma « révélation cinématographique ». Une troisième année avait un scénario dans son sac de sport…Je ne savais pas ce que c’était et cela m’a fasciné, je l’ai lu d’une traite en voyant littéralement le film. Je me suis alors passionné pour l’écriture de scénario, j’ai fait un DEA de cinéma à la Sorbonne parce qu’il y avait un atelier d’écriture de scénario animé par Jean-Paul Torrok, et j’ai commencé à travailler pour un syndicat de producteurs (l’AFPF) fondé par Anatole Dauman et Alain Rocca.

Je devais créer un centre de formation professionnelle pour producteurs qui est devenu le CEFPF. J’y ai travaillé à peu près deux ans comme responsable des programmes puis j’ai décidé que je voulais « faire » des films. N’ayant aucune formation technique, j’ai enchaîné les tournages comme régisseur, directeur de production, assistant-réalisateur, mais aussi scripte ou machino tout en faisant des lectures-consultations de scénario pour des chaînes de télévision (notamment Canal +), des distributeurs ou des producteurs. J’ai parallèlement commencé à écrire et réaliser mes propres films, des portraits documentaires musicaux pour Paris Première et Arte, puis des courts-métrages de fiction.

En 2020, vous sortez L’Oiseau de Paradis, et si je ne me trompe pas : il s’agit de la toute première fiction cinématographique réalisée par un Tahitien et qui en plus, sortira en salle. Comment vous est venu l’idée d’un tel projet ? Et de quoi parle ce film ? 

Je crois qu’Henri Hiro a été le premier réalisateur polynésien, notamment avec « Le château » tourné en 1978, mais effectivement, je ne sais pas si le film est sorti en salles.

Je suis parti d’un personnage réel, ma cousine Yasmina, ou plutôt du souvenir que j’en ai. Elle était ronde, grande, mal à l’aise, quasiment illettrée, et très rustre. Mais nous nous entendions bien, je l’aimais bien, elle m’apprenait des trucs manuels et me racontait des légendes tahitiennes à la fois magiques et terrifiantes. J’ai ensuite inventé Teivi, un double fictif, à l’exact opposé d’elle : un jeune métis, arrogant, égoïste et corrompu. L’histoire est celle de leur rencontre, improbable et mystique, puisque Yasmina prédit à Teivi « qu’il va mourir mais qu’elle le sauvera ».

Teivi, d’abord, ne croit pas à cette prédiction mais il est bientôt victime de malaises et d’hallucinations qui le troublent d’autant plus qu’il s’empêtre dans une affaire de corruption immobilière. Il part alors à sa recherche et dans son périple à travers l’île, retrouve ses racines et évolue vers plus de sentimentalité, d’humanité. C’est une histoire de rédemption, mais aussi de « dévoration » : celle d’une âme par une autre, d’une culture par une autre, d’une identité par une autre…

Le tournage a-t-il été difficile ? Que ce soit du point de vue financier que logistique et technique ? Il me semble que vous avez mis 10 ans à le préparer ? 

Le processus d’écriture et développement a été très long. Entre le premier synopsis et le premier clap, il s’est passé dix ans, avec plusieurs versions de scénario, des aides à l’écriture, une coscénariste, des consultations sur le script…

D’un point de vue financier, l’avance sur recettes du Centre National du Cinéma obtenue en 2016 a été déterminante car elle permit d’attirer relativement rapidement d’autres financements, comme la Région Bretagne, des coproducteurs, un distributeur, France Ô, et même un vendeur international. En comparaison, le tournage a été plutôt fluide et « facile », nous n’avons pas dépassé le budget ni les jours de tournage alloués. Mais nous avons dû tourner efficacement et vite car le scénario induisait beaucoup de décors et de personnages, donc beaucoup de préparation et de déplacements.

A Tahiti, il y a de bons techniciens, très professionnels, mais le matériel manque un peu. Nous avons ramené de France la caméra et le matériel son, et nous avons dû nous débrouiller avec les ressources locales pour le reste. Nous avons emprunté des rails de travelling et des projecteurs à Polynésie la Première et pour faire nos plans larges en plongée, comme nous n’avions pas de grue, nous nous sommes servis d’une nacelle d’Électricité de Tahiti !

Comment avez-vous trouvé vos acteurs ? L’un d’entre eux est d’origine allemande il me semble ?

Oui, Sebastian Urzendowski, qui interprète Teivi, est allemand, mais francophone. Il tourne d’ailleurs souvent en France, il a joué notamment dans « Jessica forever » ou « Un amour de jeunesse », deux films français. Je l’avais fait tourner dans un de mes précédents court-métrage, « Mes quatre morts », en 2008, et j’ai pensé à lui pour Teivi car je trouve qu’il a un physique de « demi » (métis).

campe le rôle de Teivi

L’acteur allemand Sebastian Urzendowski campe le rôle de Teivi

L’actrice principale n’a jamais tourné auparavant. Comment l’avez-vous guidée dans ce métier si particulier de la comédie et du cinéma ? 

Son prénom, héritée de sa grand-mère, la prédestinait à jouer une sorcière au cinéma ! Blanche-Neige a aujourd’hui 20 ans, elle réside dans le quartier populaire de Tipaerui à Papeete. Elle a arrêté l’école très tôt, à 13 ans, pour travailler avec ses parents et son grand-frère dans l’atelier de couture familial aménagé dans leur maison. On l’a trouvé dans la rue, elle vendait avec sa mère des « ti fai fai » cousus main – des couvertures de lit traditionnelles – devant un supermarché.

C’est une vraie nature polynésienne, extrêmement timide mais profondément généreuse et sensible. Elle ne voulait pas participer au casting, c’est son frère qui l’a poussé à y aller et lors de nos premiers rendez-vous, elle était fermée à triple tour et ne disait pas un mot…Nous avons hésité à la choisir, refroidis par son mutisme et son « impénétrabilité », mais ces traits de caractère naturels, évidemment, nous intéressaient pour le personnage de Yasmina. Il y avait un risque mais nous avons passé beaucoup de temps ensemble pour qu’elle ait confiance en elle et en nous, puis elle a été « coaché » par une professionnelle, Delphine Zingg, pendant près d’un mois pour apprendre à jouer et se sentir à l’aise. Et dès le premier plan du premier jour de tournage, elle était là, pleine et magnétique.

Blanche-Neige

Blanche-Neige Huri, révélation de ce film, joue le rôle de Yasmina

Ce qui m’a frappé, pour une amatrice qui ne connaissait strictement rien à la mécanique du plateau de tournage, c’est sa compréhension immédiate de l’enjeu d’une scène, de sa place dans le cadre, de son interaction avec les techniciens et les autres interprètes.

Vous dites précédemment que son personnage, Yasmina, est inspiré de votre cousine. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

L’idée du film est partie de Yasmina qui était une de mes cousines et avec qui j’ai passé une partie de mon enfance. Elle venait de Rurutu, une île sauvage et rurale d’où la famille de ma mère est originaire, et est venue habiter chez nous à Tahiti pour faire le collège et apprendre un métier. Nous étions très proches même si nous avions quelques années de différence. Yasmina me fascinait parce qu’elle prenait un plaisir fou à faire toutes sortes de travaux domestiques à la maison. Elle ramassait les feuilles dans le jardin, faisait la vaisselle, le ménage. Ce n’était pas une corvée pour elle, mais là où elle s’accomplissait véritablement, où elle se sentait forte et à l’aise.

C’était une géante, une adolescente costaude et démesurée. Ma mère, qui elle-même ne savait pas bien lire et écrire le Français, ne cessait de l’engueuler pour qu’elle apprenne ses leçons, mais Yasmina n’y arrivait pas, c’était une Nature introvertie et « manuelle » mais personne ne l’avait compris… Moi, je l’aimais beaucoup parce qu’elle m’apprenait à pêcher, à cueillir des mangues, des trucs simples mais pratiques, d’aventuriers. Et le soir, elle me racontait des légendes pour m’endormir, des contes polynésiens mystérieux, effrayants et souvent tragiques. C’est elle qui m’a raconté la légende de l’ogresse Hina, citée au début du film. Comme elle y mettait le ton et la voix, j’avais peur et je crois que je la prenais pour une sorcière… Je me souviens m’être levé un matin très tôt pour aller lui brûler les cheveux, comme pour éloigner un sort ! Elle m’a bien sûr grondé mais ne m’en a pas vraiment voulu…

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Yasmina n’avait pas de pouvoir mystique, ce n’était pas une Tahu’a, mais j’ai aimé le croire, enfant, pour me construire mes propres mythes. Je suis parti du souvenir enfantin de cette drôle de relation, entre fascination, affection et répulsion, pour créer la Yasmina de fiction, une jeune fille à la fois soumise, puissante et intouchable.

Le Tahiti « mystique », « légendaire », « fantasmagorique » qu’aborde votre film à travers Yasmina et Teivi, existe-t-il toujours ? Peut-on encore le ressentir comme beaucoup disent ressentir le « mana » ? Si oui, comment coexiste-t-il avec le Tahiti « contemporain », en proie au développement économique ?  

Avant l’arrivée des Européens, à l’époque pré-chrétienne, les Tahu’a étaient reconnus, influents et respectés car c’étaient des hommes de religion qui dirigeaient les cérémonies d’incantations, de mariages, d’intronisation des chefs ou de sacrifices. Avant d’être des « prêtres » à proprement parler, ils étaient des hommes de connaissance dont l’utilité sociale dans la communauté dépassait la fonction religieuse. Littéralement, « Tahu ‘a » veut dire « Celui qui voit, celui qui sait », et leurs domaines de connaissance allaient de la navigation à la pêche en passant par la guérison. Ils étaient aussi des guides spirituels et moraux puisqu’ils veillaient au respect des règles de la communauté.

Aujourd’hui, les Tahu’a ont pratiquement disparu mais subsistent dans l’inconscient collectif et les pratiques traditionnelles de beaucoup de Polynésiens qui vont les voir pour conjurer un sort ou soigner un mal. Ce sont surtout des Tahu’a ra’au, c’est à dire des spécialistes de la médecine des plantes ou des Tahua Taurumi, des spécialistes du massage corporel. Ils ont la connaissance et le mana de leur spécialité et normalement ne se font pas payer pour leurs prestations. Ils incarnent toujours cet aspect spirituel et surnaturel de la mystique polynésienne qui malgré l’évangélisation chrétienne et l’acculturation « occidentale », continue à irriguer la société et connaît même depuis quelques années un renouveau.

D’un côté, on a « Teivi, jeune assistant parlementaire métis d’une vingtaine d’années, amoral et sans scrupules, appartenant à la jeunesse dorée de Papeete » et de l’autre « Yasmina, lointaine cousine » d’origine tahitienne et qui semble très proche d’une Polynésie authentique, modeste et populaire. Est-ce que se sont deux mondes qui communiquent facilement dans la réalité ? 

Dès le départ, il y avait l’idée de ces deux héros opposés et contradictoires liés par une prédiction magique. Deux archétypes forts et mythologiques – la Sorcière et le Prince – qui se cherchent et s’échappent. Il y a l’intention de confronter deux mondes, celui, mystique et tellurique de Yasmina, et celui, corrompu et superficiel de Teivi. Voir comment l’un agit sur l’autre, l’influence et le ronge sans réussir à le dominer totalement.

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Aujourd’hui, ces deux strates de la société polynésienne communiquent peu, s’évitent même, mais c’est comme partout, les riches ne parlent pas aux pauvres ! La chance de Tahiti, c’est son métissage qui permet de pacifier les relations entre les communautés, de fluidifier les différences. Moi-même, qui suis « demi » (avec un père métro et une mère polynésienne) et plutôt nanti, je garde grâce à mes tantes, oncles et cousins polynésiens un contact avec ce socle populaire qui est une réalité qu’on montre peu ou pas du tout. Tahiti a une image de marque touristique à vendre mais je crois qu’elle a aussi une épaisseur sociale et politique à assumer pleinement.

Votre film parle également de corruption, de politique, d’expropriation, … Ce sont des sujets sensibles à aborder dans un film en Polynésie ? 

La question de la terre, du fenua, est cruciale à Tahiti. Il n’y avait pas de cadastre avant l’arrivée des Français, le partage des terres dans la famille se faisait oralement par les anciens. Aujourd’hui, toute famille a un litige de terre, intrafamilial ou avec le Territoire. Si un terrain est non délimité, non entretenu, il est considéré comme abandonné et peut être préempté par le gouvernement, ou un particulier.

Pour ce qui est de mon film, je me suis inspiré de l’affaire du Mahana Beach, un projet de grand complexe hôtelier empêché depuis des années parce que quelques familles propriétaires de terrains annexes refusent d’être expropriées. Quant à la corruption politique, elle ne touche évidemment pas tous les élus de Polynésie, mais là encore c’est une réalité alimentée par les nombreuses condamnations de certaines personnalités locales… Bien sûr, ce sont des sujets sensibles à aborder surtout en Polynésie où on préfère parler de la douceur de vivre, des lagons turquoise et du monoï.

L’Oiseau de Paradis a été diffusé en avant-première au FIFO en janvier dernier. Comment le public a-t-il réagit ? 

La salle du grand théâtre était comble, 800 places, cela m’a fait plaisir. Je crois que le public a été séduit par la sincérité et la réalité de ce qu’ils ont vu. Ils ont beaucoup ri, notamment lors des scènes avec la tante Rosa et ses enfants, dans le quartier populaire, car ils se sont reconnus dans cette famille un peu bordélique mais vivante. Et puis ils ont apprécié de voir des personnages parler en Tahitien et je crois qu’ils ont été touchés par le personnage de Yasmina, ostracisée pour son don et son étrangeté, mais qui s’en sort à la fin.

Avez-vous d’autres projets ?  

Oui, plusieurs. Un documentaire sur les années Moruroa de mon père. Et des projets de long-métrage de fiction, l’un en Bretagne, l’autre en Polynésie. Mais ce ne sont encore que des projets en écriture.

Une dernière question : « Je dédie ce prix à tous les enfants autochtones du monde qui veulent faire de l’art, de la danse et écrire des histoires, nous sommes les conteurs originaux et nous pouvons aussi le faire, ici ». Ce sont les mots du réalisateur maori Taiki Waititi après avoir reçu un Oscar. Est-ce que cela vous parle ?

Bien sûr ! Il faut que les enfants de Polynésie, ceux qui y vivent, écrivent et filment leurs histoires. Moi, je suis natif de Tahiti mais je n’y vis plus, j’ai dû partir en France pour commencer à faire du cinéma, puis revenir à Tahiti pour faire deux films. Mais je suis persuadé que des films d’initiative  polynésienne peuvent naître et se faire de manière autonome. Il y a tout sur place : des techniciens professionnels, un potentiel d’interprètes, des productions compétentes, des décors magnifiques et surtout des histoires. Il y a une jeune génération qui fait ses armes et déborde d’énergie, il faut qu’elle ait confiance en elle et prenne le pouvoir !

En raison de la crise sanitaire liée au Covid-19 et de la fermeture des salles de cinéma, le film L’Oiseau de Paradis est finalement sorti en VOD le dimanche 24 mai. Il est disponible sur les plateformes Itunes, Google play, Microsoft, Universciné, La Toile, Orange VOD, Canal VOD, Rakuten TV et Videofutur.

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